Etre esclave à Athènes ou à Rome: quelles différences?

Pour ceux qui l’ignoraient encore, l’esclavage était une pratique banale et répandue dans l’Antiquité, et les deux civilisations qui ont rayonné tour à tour sur l’Europe, les Grecs et les Romains, l’ont toutes deux pratiqué allègrement. Mais alors que la société grecque, qui a atteint son apogée au Vème siècle avant Jésus-Christ, était perçue sur le plan culturel comme un modèle à suivre par les Romains, nous n’avons pas résisté à nous poser la question suivante: valait-il mieux être esclave à Rome ou à Athènes?

Tout d’abord, la proportion d’esclaves au sein de la société diffère beaucoup entre les deux civilisations. A Athènes au IVème siècle avant notre ère, on dénombre plus d’esclaves que d’Hommes libres, et, sauf exception, chaque foyer en possède entre 1 et 4. Au début de l’Empire romain, au Ier siècle après J.-C., les esclaves représentent « seulement » 1/3 de la population, et si beaucoup de citoyens n’en ont pas, certains patriciens très aisés pouvaient en posséder plusieurs dizaines; c’est pourquoi le statut social d’un homme s’y évalue au nombre d’esclaves qu’il possède.

La provenance des esclaves est une autre source de différence majeure. A Rome, ces-derniers ont principalement trois origines: beaucoup sont des prisonniers de guerres revendus sur les marchés – c’est parfois le cas de toute une population vaincue comme les Carthaginois en 146 avant J.-C., mais à Rome, on naît aussi esclave lorsque ses parents le sont, puisque ce statut est héréditaire, et c’est le cas de la majorité des domestiques sous le règne d’Auguste lorsque la pax romana prévalait et que l’Empire a suspendu sa politique belliqueuse. Enfin, dans certains cas, des citoyens ayant commis des infractions ou des délits graves pouvaient être réduits en esclavage après la déchéance de leurs droits civiques. En Grèce, contrairement à Rome, on ne pratique pas l’élevage d’esclaves et ce sont donc pour la grande majorité d’anciennes personnes libres réduites à cet état. Les sources d’approvisionnement sont la guerre, le commerce international et la piraterie, et de là en découle la considération très limitée dont les esclaves jouissaient à Athènes : ceux-ci ne sont pas des Athéniens de souche, mais des étrangers, que l’on appelait « barbares », et à ce titre ils s’opposent fondamentalement aux citoyens. Jusqu’à ce que le  célèbre législateur Solon ne l’interdise au début du VIème siècle avant notre ère, la seule exception et la seule manière pour un Athénien d’être réduit en servitude était la pratique de l’esclavage pour dette (mieux valait faire attention à ses comptes si on tenait à sa liberté!). 

Gustave Boulanger (1824–1888), Le marché aux esclaves,1886, huile sur toile, collection privée.
Gustave Boulanger (1824–1888), Le marché aux esclaves,1886, huile sur toile, collection privée.

Il est donc logique qu’il existe ainsi d’importantes divergences concernant la manière dont les esclaves sont perçus et traités au sein de la société. Comme nous l’avons dit, dans la cité des philosophes, du fait de leur statut de « barbares », les esclaves sont considérés comme des êtres d’une nature différente de celles des hommes libres, et leur condition est perçue comme l’expression d’un droit naturel. Situés tout en bas de la pyramide sociale, les esclaves ne sont pas regardés comme des individus, mais comme des biens matériels à part entière. A ce titre, ils  sont privés d’un droit fondamental, celui de se reproduire: les Grecs redoutant à la fois les coûts accrus liés à l’arrivée d’un nouvel enfant et que les liens tissés entre ces-derniers ne les incitent à la mutinerie, les hommes et les femmes esclaves  étaient le plus souvent séparés dans des quartiers différents au sein des oïkos, les foyers, afin d’empêcher leur procréation. Ainsi, le philosophe Xénophon recommande de les traiter comme des petits chiens, tandis qu’Aristote, un peu plus indulgent, préconise d’en user avec eux comme envers des petits enfants. Enfin, même si leur vie, en tant que force de travail, est partiellement protégée par la législation, et qu’un maître coupable d’avoir trop maltraité ou tué son domestique pouvait être sanctionné sur l’accusation d’un autre citoyen, les serviteurs ne disposent d’aucun statut ni droits juridiques, ne peuvent pas témoigner devant les tribunaux, et leur propriétaire est responsable devant la loi de tous les dommages qu’ils causent. Même si, à compter du VIème siècle avant J.-C., ils peuvent s’affranchir de leur condition en se rachetant  grâce aux économies qu’ils ont accumulées ou en contractant un prêt, une fois libérés du joug de la servitude, ils ne deviennent néanmoins pas des citoyens à part entière : ils n’ont pas la possibilité de voter et leur ancien maître dispose toujours d’un droit de regard sur eux.

José Jiménez Aranda (1837-1903), Une esclave à vendre,1897, huile sur toile, collection privée.
José Jiménez Aranda (1837-1903), Une esclave à vendre,1897, huile sur toile, collection privée.

Ce tableau est l’un des plus connus du peintre espagnol originaire de Séville José Jimenez Aranda, et aussi une des rares toiles de l’artiste au sujet historique. Sur l’écriteau de cette jeune femme  qui tente de dissimuler son visage en baissant la tête, livrée nue et désemparée  au regard oppressant des acheteurs potentiels qui l’entourent et dont le spectateur n’aperçoit que les pieds, on peut lire son âge, 18 ans, son prénom, Rose, et son prix, 24 drachmes.

A Rome, où la société est régie par le droit, l’esclavage est considéré au contraire comme un simple statut juridique résultant d’une conjugaison de facteurs sociaux, ce qui explique que l’affranchissement y était plus couramment pratiqué. Véritables membres opérationnels de la société, les esclaves de Rome se divisent en deux catégories: les servici privati, les plus nombreux, qui sont la propriété de foyers particuliers, et les servici publici, qui sont au service de l’Etat pour lequel ils effectuent diverses tâches comme par exemple l’entretien et les travaux des voiries et des bâtiments publics mais aussi, parfois, des tâches administratives. Concernant les servici privati, il est d’ailleurs intéressant de noter que ce n’est pas seulement la famille nucléaire au sens actuel, mais l’ensemble du foyer y compris les esclaves que l’on appelle alors « familia« , et dans de nombreux cas, les esclaves sont considérés comme des membres du foyer à part entière, jouissant d’une relation d’amitié avec leur maître (c’est par exemple le cas de Cicéron et son secrétaire Tiron) et sont souvent pleurés après leur mort, comme en attestent plusieurs sépultures parvenues jusqu’à nous. Pour désigner l’ensemble du foyer, on employait également le terme « domus« , dont la racine a donné le mot « domicile », mais aussi  « domestique ». Le commerce des esclaves en tant que tel n’échappe pas non plus à l’influence du droit, et il est très réglementé dans l’Empire romain, où il est soumis à deux impôts, le portorium, droit d’importation et d’exportation, et le vectigal, droit de vente. Les marchands d’esclaves, le plus souvent des négociants d’origine grecque ou orientale que l’on appelle les mangons, sont méprisés et honnis en société, et sont considérés comme des parias qu’il serait indigne de fréquenter. A Rome, le marché d’esclaves se trouve à l’angle sud du Forum, près du temple de Castor et Pollux.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Marché romain aux esclaves, 1884 env, huile sur toile,Walters Art Museum.
Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Marché romain aux esclaves, 1884 env, huile sur toile,Walters Art Museum.

Jean-Léon Gérôme est un peintre académique français spécialisé dans les représentations antiques et orientalistes. Sur ces deux tableaux, véritables exercices du genre qui traduisent son goût pour les nus féminins académiques, on peut observer une même scène, une vente aux enchères d’esclaves, présentée tour à tour à travers le point de vue d’un prisonnier situé sur l’estrade, derrière la jeune captive qui attire l’attention des hommes présents dans le public, et  à travers celui d’un personnage présent dans la fosse parmi les acheteurs venus en masse.

Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Vente d'esclaves à Rome, 1884, huile sur toile, Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.
Jean-Léon Gérôme (1824–1904), Vente d’esclaves à Rome, 1884, huile sur toile, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

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Une pensée sur “Etre esclave à Athènes ou à Rome: quelles différences?

  • 9 juillet 2018 à 23 h 16 min
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    Bonsoir, c’est une très grande page de l’histoire de l’humanité, mais, pas de documentation sujet vue des artistes ?

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