6 ballades romantiques que vous ne connaissiez pas

A l’origine, la ballade désigne au Moyen-âge des poèmes à forme fixe chantés par les troubadours dans les cours des seigneurs  et qui ont fortement contribué à l’essor de  la littérature courtoise. Mais au XIXème siècle, les ballades furent reprises par les auteurs romantiques sous la forme de récits en vers racontant des histoires légendaires dans un contexte imprécis et médiéval, et ces poèmes nous ont fourni quantité de chansons du temps passé à l’histoire merveilleuse. Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir 6 des plus envoûtantes d’entre elles.

THE PRINCESS
John Melhuish Strudwick (1849 -1937), 'O Swallow, Swallow' (Ô hirondelle, hirondelle), 1894, huile sur toile, (c) Sudley House; Supplied by The Public Catalogue Foundation
John Melhuish Strudwick (1849 -1937), ‘O Swallow, Swallow’ (Ô hirondelle, hirondelle), 1894, huile sur toile, (c) Sudley House; Supplied by The Public Catalogue Foundation

C’est l’armateur de Liverpool, George Holt, qui passa commande de cette toile au peintre préraphaélite John Melhuish Strudwick dont il admirait beaucoup le travail. Lors de sa première exposition en 1895 à la New Gallery de Londres, le tableau était accompagné de ces vers du poème d’Alfred Tennyson «The Princess, A Medley» (1847): « Ô hirondelle, s’élançant des bois dorés, Vole vers elle, et claironne-lui ceci et courtise-la, et fais-la mienne, Et dis-lui, dis-lui que je te suis. »

 Conformément aux vers repris, Strudwick y montre une hirondelle à la fenêtre apportant un message d’amour à une jeune fille assise. Distraite par les pensées de son admirateur, le regard plongé dans de douces pensées, celle-ci tient une chaîne en or ornées de délicats pendentifs en forme de cœur.
Dans l’histoire racontée par le poème,  cette jeune fille est en fait une princesse, Ida, qui, devenue majeure, est déterminée à renoncer au monde des hommes et trouve refuge dans une université exclusivement féminine où les individus de sexe masculin ont interdiction d’entrer. Mais le jeune prince auquel elle était fiancée durant son enfance, toujours épris d’elle, s’introduit un jour dans le monastère avec deux de ses amis, Cyril et Florian, déguisés en étudiantes. Florian est de surcroît le frère d’une des tutrices d’Ida, Lady Psyché, qu’il espère lui aussi convaincre de retourner dans le monde et de prendre un époux. Grâce à leur subterfuge, les trois jeunes hommes peuvent intégrer l’université comme s’ils étaient des étudiantes et le prince peut converser avec Ida, auprès de laquelle il se fait passer pour une femme de sa cour et en profite pour lui faire part de l’amour que le prince, c’est-à-dire lui-même, entretient pour elle, tandis que la jeune femme évoque auprès de lui ses idéaux d’égalité entre les sexes.
Néanmoins, au moment où Cyril entonne un chant de taverne étudiante, les trois compères sont démasqués par les occupantes des lieux et, dans le chaos, Ida tombe dans la rivière et est sauvée par le prince, avant que celui-ci et Florian ne finissent par livrer un combat avec les frères de la princesse rendus sur les lieux, qu’ils perdent en étant blessés. Toutefois, les femmes les soignent afin qu’ils guérissent de leurs blessures et les deux sexes finissent par faire la paix. Quant à Ida, comprenant que le prince partage ses idéaux d’égalité entre les sexes, celle-ci finit par lui avouer qu’elle partage son amour.  Tous deux pourront ainsi vivre heureux et en paix dans une parfaite harmonie entre les sexes.

HELLELIL ET HILDEBRAND
Frederic William Burton (1816-1900), Hellelil and Hildebrand, The Meeting on the Turret Stairs (Hellelil et Hildebrand, la rencontre dans les escaliers de la tourette), 1864, aquarelle et gouache, National Gallery Of Ireland, Dublin.
Frederic William Burton (1816-1900), Hellelil and Hildebrand, The Meeting on the Turret Stairs (Hellelil et Hildebrand, la rencontre dans les escaliers de la tourette), 1864, aquarelle et gouache, National Gallery Of Ireland, Dublin.

Frederick William Burton est un peintre irlandais  proche du mouvement préraphaélite qui a été le directeur de la National Gallery à Londres de 1874 à 1894. Cette toile constitue l’une de ses oeuvres les plus célèbres et également une pièce maîtresse de l’art irlandais. En 2012, elle a en effet été élue comme la peinture préférée des Irlandais, qui devaient voter entre 10 illustres peintures listées par des critiques d’art. Ce succès n’est pas sans rapport avec son sujet romantique, qui met en scène l’ultime embrassade d’amoureux contrariés. Il provient de l’histoire d’Hildebrand et d’Hellelil, contée à l’origine dans un poème danois et traduite en anglais en 1855 par Whitley Stokes, un avocat et philologue ami de Burton. La princesse Hellelil y tombe amoureuse du valeureux chevalier Hildebrand, l’un des dix soldats de sa garde royale, mais le père de la jeune fille juge ce parti désavantageux pour elle et ordonna à ses sept fils de tuer Hildebrand en duel.  Néanmoins, la suite de l’histoire est beaucoup moins douce que ce que la toile laisserait présumer : après s’être défendu vaillamment et avoir tué le père de sa bien-aimée et six de ses frères, Hildebrand est sur le point de tuer le plus jeune quand Hellelil crie pour l’en empêcher.  Saisissant cette opportunité, le plus jeune des frères en profite alors pour asséner un coup fatal au valeureux Hildebrand qui s’effondre sur le sol. Après cela, Hellelil est enfermée dans une tour et échangée contre une cloche par son jeune frère et sa mère; lorsque le récit de son histoire touche à sa fin, la cloche se met à sonner, annonçant la mort de la jeune fille. Suite au succès de ce tableau, les amours tragiques d’Hildebrand et d’Hellelil inspirèrent d’autres artistes et écrivains comme le poète anglais William Morris, qui, en 1891, réalisa une nouvelle traduction du texte danois. Aujourd’hui exposée à la National Gallery d’Irlande, la toile n’y est présentée que trois heures par semaines dû à sa sensibilité à la lumière.

LE ROI DE THULÉ
Pierre Jean Van der Ouderaa (1841-1915), Le roi de Thulé, 1896, huile sur toile.
Pierre Jean Van der Ouderaa (1841-1915), Le roi de Thulé, 1896, huile sur toile.

 

Thulé est une ville mythique mentionnée par l’explorateur grec Pythéas entre 330 et 320 avant J-C, que l’on disait être la terre la plus septentrionale (c’est-à-dire le plus au Nord) où se seraient aventurés les marins grecs durant l’Antiquité. Le célèbre écrivain allemand Goethe s’inspira de ce royaume pour écrire en 1774 une ballade intitulée « Le roi de Thulé », dont l’histoire est celle d’un roi très âgé mais aussi très riche vivant dans un château situé sur un promontoire au-dessus de la mer et qui conserve avec lui la coupe de sa défunte bien-aimée dont il n’a jamais cessé de chérir le souvenir. Sentant ses derniers jours arriver, il partagea l’ensemble de ses biens et possessions entre ses héritiers, à l’exception de cette coupe en or finement ciselée dont il refusa de se séparer. Après un ultime banquet où il porta une dernière fois la coupe à ses lèvres pour y boire, il se dirigea à la fenêtre et y jeta la coupe qui s’enfonça dans les profondeurs de la mer, et le poème s’achève en disant que jamais plus on ne le vit boire, suggérant qu’il rendit son dernier soupir peu après pour aller rejoindre celle qu’il avait toujours aimée. Goethe reprit une seconde fois cette ballade en l’intégrant à son œuvre monumentale, Faust, où elle est chantée par la jeune Gretchen dont le docteur Faust est amoureux. Si le public français connait lui aussi cette très belle histoire romantique, c’est parce que le poète germanophile Gérard de Nerval la reprit et l’adapta à sa manière dans un poème publié en 1855.  Enfin, le poème est également présent dans l’opéra le plus célèbre tiré de Faust, composé par Charles Gounod en 1859.

« Il était un roi de Thulé
A qui son amante fidèle
Légua, comme souvenir d’elle,
Une coupe d’or ciselé.

C’était un trésor plein de charmes
Où son amour se conservait :
A chaque fois qu’il y buvait
Ses yeux se remplissaient de larmes.

Voyant ses derniers jours venir,
Il divisa son héritage,
Mais il excepta du partage
La coupe, son cher souvenir.

Il fit à la table royale
Asseoir les barons dans sa tour ;
Debout et rangée alentour,
Brillait sa noblesse loyale.

Sous le balcon grondait la mer.
Le vieux roi se lève en silence,
Il boit, – frissonne, et sa main lance
La coupe d’or au flot amer !

Il la vit tourner dans l’eau noire,
La vague en s’ouvrant fit un pli,
Le roi pencha son front pâli…
Jamais on ne le vit plus boire. »

LA BELLE DAME SANS MERCI
Frank Bernard Dicksee (1853-1928), peintre britannique, La Belle dame sans merci, 1890 env.
Frank Bernard Dicksee (1853-1928), peintre britannique, La Belle dame sans merci, 1890 env.

Ce tableau est inspiré de « La Belle Dame sans merci », une célèbre ballade écrite par le poète romantique anglais John Keats en 1819 dont le protagoniste est un chevalier, qui, en réponse à un locuteur anonyme lui demandant pourquoi il erre dans la nature hostile avec un air si affligé, raconte avoir rencontré sur sa route dans les prés une mystérieuse dame à l’allure éthérée et aux longs cheveux disant être la « fille d’une fée », dont il tomba instantanément amoureux.  Après avoir  tressé une guirlande de fleurs pour les cheveux et des bracelets pour les poignets de la mystérieuse créature, le chevalier la plaça derrière lui sur sa monture et tous deux parcoururent la campagne dans un doux songe où la belle dame lui récita des chansons féériques et cueillit pour lui du miel et des racines de fleurs sauvages abreuvées de rosée. La fée l’emmena ensuite dans une grotte secrète où, après avoir versé des sanglots, elle l’endormit avec une berceuse magique. Le chevalier rêva alors de rois, de princes et de guerriers pâles comme la mort qui s’avèrent être les précédentes victimes de la fée et l’avertissent que la Belle Dame sans merci l’a pris au piège. Lorsqu’il se réveille de ce cauchemar, le chevalier se trouve seul sur une colline froide sur laquelle il semble condamné à errer éternellement dans la recherche de celle qui a subjugué son âme, jusqu’à ce que la mort ne vienne le délivrer du sort dont il a été victime. Ce poème succinct mais à l’interprétation complexe et mystérieuse  est considéré comme un classique de la littérature anglaise et il a particulièrement inspiré les peintres préraphaélites avides d’histoires romantiques et nobles tirées de l’univers médiéval. Figure à la fois fascinante, attirante, belle et destructrice, la fée décrite par Keats s’inscrit dans la lignée du topos littéraire de la « femme fatale », une femme aux pouvoirs magiques qui ensorcelle les hommes et les rend prisonniers de son charme fatal, et dont l’incarnation la plus connue est Circé, la magicienne décrite dans l’Odyssée. Néanmoins, la tristesse de la belle dame, dont les regards sont tristes et les soupirs plaintifs, laisse planer le doute sur les intentions de ce personnage, qui semble presque condamné lui aussi à s’éprendre d’hommes mortels et à les abandonner.  Le mouvement romantique a particulièrement exalté les figures de femme fatale malgré elles, qui ne peuvent s’empêcher de séduire les hommes, comme le montre par exemple la fortune littéraire du personnage de la Lorelei, une sirène habitant un rocher surplombant le Rhin et dont le chant provoque en dépit de sa volonté le naufrage des marins ensorcelés. Enfin, on retrouve évidemment aussi ici le motif intemporel de l’amour et de la mort, Eros et Thanatos,  ainsi que l’évocation des souffrances qu’engendre le sentiment amoureux chez celui qui l’éprouve, réduit à être esclave de sa passion, un thème particulièrement cher à Keats qui l’évoqua dans plusieurs autres de ses poèmes et de ses lettres.

Arthur Hughes (1831-1915), La Belle Dame sans merci, 1863, huile sur toile, National Gallery of Victoria, Melbourne Felton Bequest, 1919.
THE EVE OF ST AGNES
Daniel Maclise (1806-1870), Madeline after prayer (Madeline après la prière), 1868, huile sur toile,Walker Art Gallery.
Daniel Maclise (1806-1870), Madeline after prayer (Madeline après la prière), 1868, huile sur toile,Walker Art Gallery.

 « The Eve of St. Agnes » est un autre poème très célèbre de John Keats écrit en 1819 et publié en 1820 et dont l’action se situe elle aussi au Moyen-âge. L’histoire se déroule un soir de banquet dans un château, lors duquel la jeune Madeline, fille du châtelain et secrètement amoureuse de Porphyro, un ennemi de sa famille, attend minuit pour se coucher  dans l’espoir d’apercevoir son bien-aimé en songe comme le veut la  légende relative au soir de la Sainte-Agnès, patronne des vierges, que lui ont rapportée des vieilles dames et d’après laquelle les jeunes filles pieuses  recevaient une vision délicieuse de leur futur mari en rêve cette nuit-là si elles avaient pratiqué un certain nombre de rites.

Il s’avère en fait que Porphyno s’introduit en cachette dans le château cette nuit-là et sollicite l’aide d’Angèle, une vieille femme amie de sa famille, qui finit par le mener  jusqu’à la chambre de Madeline en le prévenant qu’il devra épouser la jeune fille  faute de quoi elle sera condamnée à l’enfer pour avoir favorisée une telle union hors mariage, considérée comme un grave péché.  Porphyno pénètre alors dans la chambre et, dissimulé dans un placard, il assiste au coucher de Madeline qui s’endort rapidement au clair de lune. Alors que celle-ci est plongée dans un profond sommeil, le jeune chevalier, le cœur empli des tortures que cause sa passion inassouvie, finit par céder à l’envie qu’il a d’elle et, n’y pouvant plus, s’empare d’un luth sur lequel il joue la mélodie de La Belle dame sans merci pour la réveiller.  Madeline, croyant qu’il s’agit encore de son rêve, l’accueille alors avec elle dans son lit où tous deux s’unissent. Lorsque la jeune fille, tout à fait réveillée, se rend compte de sa méprise, elle entre dans un violent désespoir et  lui annonce qu’elle ne peut pas le détester car son cœur est déjà dans le sien, mais que s’il part maintenant, il laissera derrière lui une colombe délaissée et perdue aux ailes brisées. Porphyro lui déclare alors sa flamme et lui annonce qu’il veut toujours l’aimer et la servir et lui propose de prendre la fuite pour vivre ensemble heureux dans une demeure dans le Sud, au-delà des landes. Les deux amants traversent en secret le château en passant devant les fêtards avinés ivres morts, avant de s’échapper ensemble au-dehors dans la tempête. Les derniers vers du poème rapportent que cela fait désormais bien longtemps que les deux amants se sont enfuis et nous apprennent aussi que cette terrible nuit-là, le baron et ses hôtes firent des cauchemars d’une horreur sans nom et que la vieille Angèle mourut d’une attaque foudroyante avant le lever du jour.

Cette ballade a inspiré de nombreux artistes,  parmi lesquels Daniel Maclise mais aussi d’autres peintres préraphaélites pour qui, pour qui, comme nous l’avons dit, les sujets romantiques au cadre médiéval constituaient une source d’inspiration primordiale : on peut  citer  John Everett Millais, qui exécuta en 1863 une toile intitulée « Eve of St Agnès » représentant elle aussi la jeune fille seule dans sa chambre, mais aussi William Holman Hunt qui illustra le moment où les deux amants s’apprêtent à prendre la fuite devant les gardiens ivres morts.

William Holman Hunt (1827-1910), Eve of Saint Agnes, The Flight of Madeleine and Porphyro during the Drunkenness attending the Revelry (La nuit de la Sainte Agnès, La fuite de Madeline et Porphyro pendant la beuverie des festivités), 1848, huile sur toile, Guildhall Gallery, London.
William Holman Hunt (1827-1910), Eve of Saint Agnes, The Flight of Madeleine and Porphyro during the Drunkenness attending the Revelry (La nuit de la Sainte Agnès, La fuite de Madeline et Porphyro pendant la beuverie des festivités), 1848, huile sur toile, Guildhall Gallery, London.
BURD HELEN
Eleanor Fortescue-Brickdale (1872–1945), The Little Foot Page, (Le petit page à pied),1905, huile sur toile,Walker Art Gallery.
Eleanor Fortescue-Brickdale (1872–1945), The Little Foot Page, (Le petit page à pied),1905, huile sur toile,Walker Art Gallery.

Cette peinture illustre une ballade populaire anglo-écossaise appelée «Child Waters» ou «Burd Helen» issue des Reliques de Thomas Percy de la Poésie anglaise ancienne (1765). La ballade raconte la fidélité d’Ellen qui porte l’enfant de son amant sans cœur, Child Waters. Alors qu’elle est enceinte, ce-dernier la contraint à le servir comme page pour le suivre, endurant parfois des conditions de vie plus difficiles que celles de ses chiens. Finalement, alors qu’ils séjournent dans le château d’un autre seigneur et que Child Waters a envoyé Helen dormir dans l’écurie, celle-ci accouche de leur enfant, et son amant accourt, prévenu par une servante. Il lui annonce alors qu’elle pourra désormais porter la plus belle soie et que leur mariage sera célébré en même temps que le baptême de leur fils. Sur cette toile de la femme peintre préraphaélite Eleanor Fortescue-Brickdale, Helen est montrée vêtue d’habits masculins et sur le point de couper ses longs cheveux magnifiques afin qu’elle puisse se faire passer pour un garçon. On aperçoit d’ailleurs sa robe et sa veste qui ont été jetées au premier plan avant d’être abandonnées.

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