Quand un roi fut condamné à dévorer ses enfants

Peu de châtiments dans l’Histoire ont été aussi terribles que celui du tyran de Pise Ugolin au XIIIème siècle…

Au Moyen-âge, l’Italie est composée d’une multitude de royaumes et d’Etats indépendants déchirés entre deux factions politiques qui se font la guerre : les Gibelins, qui soutiennent la domination du Saint-Empire germanique sur l’Italie, alors représenté par la branche des Hohenstaufen, et les Guelfes alliés au pape en faveur d’un ensemble de cités-Etats indépendantes. Aux XIIème et XIIIème siècle, cette rivalité atteint son point d’orgue, incitant plusieurs cités-Etats italiennes à mettre en place des podestats, des régimes politiques que l’on qualifierait aujourd’hui de tyrannies et qui concentraient les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire entre les mains d’un seul homme. Le Nord de l’Italie plus particulièrement est en proie à de violentes dissensions : alors que la ville de Pise est l’un des principaux piliers du camp gibelin, les deux grandes villes voisines et ses principales rivales commerciales, Gênes et Florence, sont d’allégeance guelfe.

Peinture d'Henry Holiday (1839-1927), 1883, huile sur toile, Walker Art Gallery (Liverpool).
Peinture d’Henry Holiday (1839-1927) représentant les rues de Florence, 1883, huile sur toile, Walker Art Gallery (Liverpool).

Ugolin est né à Pise en 1220 dans la puissante famille Della Gherardesca, l’une des principales représentantes de la cause gibeline. Après s’être s’illustré dans la guerre contre le royaume de Cagliari, entre 1256 et 1258, de laquelle les Pisans ressortirent victorieux, et alors qu’il se trouvait à la tête du parti gibelin de la ville, en 1271, Ugolin surprit ses alliés en s’associant à Giovanni Visconti de Gallura, issu du parti guelfe opposé, auquel il donna l’une de ses filles en mariage, ce qui lui valut d’attirer sur lui la suspicion de son propre camp. A la suite de cela, les conflits intestins s’envenimèrent dans la ville, menant en 1274 à l’arrestation et au bannissement des deux hommes, accusés de comploter pour renverser le gouvernement en place.  Visconti mourra peu de temps après en exil, tandis qu’Ugolin, considéré comme traître à la cause gibeline, s’alliera avec un prince rival de Pise pour attaquer sa propre ville et lui dicter ses conditions de paix.

Luigi Garibbo (1782-1869), Giano della Bella insultato dal Frescobaldi, lavis d’encre sur papier, Galerie La Nouvelle Athènes.
Luigi Garibbo (1782-1869), Giano della Bella insultato dal Frescobaldi, lavis d’encre sur papier, Galerie La Nouvelle Athènes.

Mais l’ascension politique d’Ugolin était loin d’être finie. Lorsque la guerre éclate entre Pise et Gênes en 1284, ayant entre temps retrouvé la faveur du gouvernement, il est nommé capitaine d’une des deux divisions de flotte navale de la ville à la bataille de la Meloria, où les deux cités s’affrontent, mais celle-ci vire à la débâcle pour le camp pisan et Ugolin donne l’ordre de retirer les troupes, ce qui lui valut d’être accusé de désertion par les générations futures. Néanmoins, cet épisode ne fut pas interprété comme tel par ses contemporains puisqu’il fut nommé podestat de Pise peu de temps après, quand, encore affaiblie par la défaite de la Meloria, la ville est attaquée par Florence et Lucques, avec lesquelles il parvient à faire la paix en leur cédant quelques places fortes. Reconduit pour dix ans dans ses fonctions, Ugolin doit partager le pouvoir avec son neveu, fils du défunt Giovanni Visconti, Nino Visconti, mais l’entente entre les deux hommes ne dure pas, et Nino s’allie  à l’archevêque de la ville, Ruggieri  degli Ubaldini. En guise de représailles, Ugolin le condamne au bannissement, détruit ses châteaux et s’installe à l’hôtel de ville, se conduisant dès lors comme un despote autocratique et tyrannique.

Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), Ugolin entouré de ses quatre enfants, 1857-1861, huile sur toile, Musée d'Orsay.
Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875), Ugolin entouré de ses quatre enfants, 1857-1861, huile sur toile, Musée d’Orsay.

Néanmoins, les choses se gâtèrent rapidement pour le tyran. Craignant de voir revenir les exilés gibelins qui le jugent responsable de leur bannissement et sont prêts à se venger, Ugolin refuse à plusieurs reprises de faire la paix avec Gênes, ce qui plonge Pise dans une grave crise économique causant des émeutes dans la ville. Lors d’une de ces émeutes, Ugolin tue le neveu de l’archevêque Ruggieri, avant de se réfugier dans l’hôtel de ville. L’archevêque parvient à soulever la populace contre lui et à l’inciter à mettre le feu à l’hôtel de ville, forçant Ugolin à se rendre. Ruggieri le fait alors prisonnier, avec ses deux fils et ses deux petits-fils, et les fait enfermer dans une haute tour. Au bout de neuf mois, en mars 1289, ayant obtenu entre temps la charge de podestat, il ordonne aux gardes de jeter les clefs de leur geôle dans l’Arno afin qu’ils ne soient plus nourris et qu’ils meurent de faim.

Fortuné Dufau (1770-1821), La mort d'Ugolin, 1835, huile sur toile © Musée de Valence, photo Eric Caillet
Fortuné Dufau (1770-1821), La mort d’Ugolin, 1835, huile sur toile © Musée de Valence, photo Eric Caillet

Si la carrière politique mouvementée d’Ugolin a été racontée dans le détail par les chroniqueurs de l’époque, c’est aujourd’hui surtout son emprisonnement et la fin de sa vie qui nous sont connus, grâce à une macabre légende que l’on doit au poète florentin Dante Alighieri, écrite 20 ans après les évènements. Dans les chants 32 et 33 de son chef d’œuvre,  La divine comédie, celui-ci fait d’Ugolin l’un des damnés du neuvième cercle des Enfers, réservé aux traîtres, où il est condamné à se retrouver prisonnier dans la glace avec son pire ennemi, Ruggieri, auquel il ronge le crâne en représailles contre le châtiment que celui-ci lui a fait subir. Suivant le schéma narratif de la Divine comédie, qui donne la parole aux damnés pour raconter leur propre histoire, Ugolin raconte son existence, sa captivité forcée et le calvaire qui s’ensuivit. L’un des passages les plus célèbres est celui, où lorsque la faim commence à se faire cruellement sentir, les enfants d’Ugolin, voyant que celui-ci résistait mieux qu’eux, le pressent de manger leurs corps lorsqu’ils seront morts, suivi d’un vers énigmatique disant que « la faim finit par être plus forte que la douleur »,  qui a donné lieu à la célèbre interprétation voulant que le tyran aurait fini par céder au cannibalisme. Néanmoins, il est possible que Dante n’ait jamais voulu sous-entendre cela, et que la seconde interprétation possible du vers, d’après laquelle celui-ci mourut de faim après avoir échoué à mourir de chagrin, soit la bonne, cette seconde thèse étant renforcée par le fait que l’anthropophagie d’Ugolin n’a jamais été attestée par ses contemporains.

Giuseppe Diotti (1779-1816), Ugolin et ses fils, après 1800, huile sur toile, Museo di Santa Giulia, Brescia.
Giuseppe Diotti (1779-1816), Ugolin et ses fils, après 1800, huile sur toile, Museo di Santa Giulia, Brescia.

La renommée macabre d’Ugolin a en tous cas été reprise par de nombreux artistes, fascinés par son terrible châtiment et le désespoir que sa situation a pu induire : c’est particulièrement le cas des artistes romantiques du XIXème siècle, parmi lesquels les peintres Eugène Delacroix, William Blake et Henry Fuseli, mais aussi de sculpteurs comme Jean-Baptiste Carpeaux et Auguste Rodin.

Giuseppe Diotti, Le comte Ugolin, Museo Civico Ala Ponzone.
Giuseppe Diotti (1779-1816), Le comte Ugolin, Museo Civico Ala Ponzone.

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