Le château de Crussol a-t-il été construit par un géant?

Forteresse médiévale située sur un rocher escarpé qui surplombe la plaine de Valence, le château de Crussol est sans conteste l’un des châteaux-forts les plus emblématiques d’Ardèche. Depuis des siècles, une mystérieuse légende à laquelle croyaient fermement les habitants de la région a fait l’objet de tous les fantasmes et spéculations, avant que les progrès de la science ne fassent finalement toute la vérité sur ce mystère… retour sur la légende du géant de Crussol.

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Bien qu’en ruines aujourd’hui, le château de Crussol fût l’un des plus emblématiques de l’Ardèche en raison de sa légende qui attribue sa construction à l’oeuvre d’un géant de 7 mètres nommé Crussolius, roi mythique des Arvernes, un puissant peuple gaulois installé dans la région auvergnate, ayant d’ailleurs donné son nom à cette région entre le VIIe et le Ier siècle av J.-C. Ce bon géant bâtisseur aurait exercé son influence jusque sur la ville de Valence de l’autre côté du Rhone, qu’il traversait en une seule enjambée lorsque l’envie lui prenait de la visiter. Loin de sortir de nulle part, cette légende du géant valentinois doit en fait son origine à la découverte en 1456, alors que le futur roi Louis XI gouvernait le Dauphiné, de différents ossements fossilisés de taille gigantesque, certains de 7 mètres de long et d’autres de 9 mètres, trouvés non loin du site du château dans le village de Saint-Péray situé en contrebas.

Château de Crussol 6-16-2016. Auteur : KimonBerlin
Château de Crussol 16/06/2016. Auteur : KimonBerlin

Sur ordre de Louis XI, la plupart de ces ossements furent transférés dans le couvent des Dominicains de Valence, où le public pouvait venir les admirer, et il n’en fallait pas plus pour que les habitants des alentours y voient là les restes du géant qui aurait construit la forteresse de Crussol, expliquant pourquoi celle-ci est aussi inaccessible, seul un géant pouvant la bâtir selon eux. Ces ossements donnèrent aussi lieu à une autre légende, affirmant que le château aurait été habité par un second géant qui y avait élu domicile après avoir nettoyé la région de ses occupants, et serait même le fondateur de la ville de Valence, qu’il créa en jetant sa lance dans la plaine et en s’écriant « Va lance! »… D’où le nom de la ville… Pas très inspiré effectivement. Quant aux Valentinois, cette seconde légende fait carrément d’eux les lointains descendants de ce géant qui aurait peuplé sa ville par la méthode la plus simple, c’est-à-dire tout simplement en copulant avec toutes les filles de la région qu’il croisait.

Henri-Camille Danger (1857–1937), Fléau!, 1901, huile sur toile, musée d'Orsay.
Henri-Camille Danger (1857–1937), Fléau!, 1901, huile sur toile, musée d’Orsay.

Cet ensemble d’ossements exhumés du château de Crussol, qui avait déjà donné naissance à deux légendes concernant des géants, inspira une troisième légende, cette fois-ci à l’autre bout de la France, à Bourges, où une partie d’entre eux – dont un fémur – avaient été envoyés pour être suspendus sous la voûte de la Sainte-Chapelle de la ville, un édifice dont la construction s’était achevé quelques années auparavant et qui se voulait concurrencer la Sainte-Chapelle de Paris. Là, ils furent présentés comme des ossements d’humain géant et exposés à côté d’une dépouille de crocodile dont on disait qu’elle avait été trouvée dans les fontaines souterraines de la ville et le « Ranchier », un monstrueux squelette de cervidé long de 3 mètres et vieux de 300 ans, dans ce qui devait constituer une bien curieuse vue pour les visiteurs de ce lieu religieux. Ces restes que l’on pensait être ceux d’un géant firent naître dans le folklore local la figure populaire du « géant de Bourges » également appelé Briat, et firent une forte impression sur les habitants de la région berrichonne pendant plus de deux siècles, jusqu’à ce qu’ils ne disparaissent avec l’incendie de la chapelle en 1693, celle-ci étant par la suite définitivement détruite en 1775.

Jean Fouquet (1420–1481), L'Annonciation, miniature tirée des Heures d'Étienne Chevalier. Office du Saint-Esprit, matines. Représentation de l'intérieur de la Sainte-Chapelle de Bourges.
Jean Fouquet (1420–1481), L’Annonciation, miniature tirée des Heures d’Étienne Chevalier. Office du Saint-Esprit, matines. Représentation de l’intérieur de la Sainte-Chapelle de Bourges. Musée Condé.

Si la thèse des géants avait déjà été mise en doute par le collectionneur britannique Sloane au XVIIIe siècle, ce n’est qu’au XIXème siècle que l’origine animale de ces mystérieux ossements sera identifiée, grâce aux investigations du naturaliste et paléontologue Georges Cuvier, qui affirme que l’examen des dents permet de les attribuer à ce qu’il pense être une espèce d’éléphant présente autrefois dans la région et aujourd’hui disparue nommée elephas meridionalis. Mais quelques années plus tard, les recherches de Georges Cuvier aboutissent à une découverte qui bouscule la communauté scientifique, lorsque celui-ci révèle au monde entier l’existence du mammouth, une espèce animale préhistorique bien distincte des éléphants disparue à la fin de la dernière période glaciaire, environ 10 000 ans  avant notre ère. Les naturalistes comprennent alors que ce qu’ils appellent elephas meridionalis n’est en fait pas une espèce d’éléphant, mais une espèce de mammouth, et que les ossements découverts à Saint-Péray sont en fait ni plus ni moins que les restes de mammouths préhistoriques qui auraient vécu ici, une thèse confirmée par l’examen d’autres ossements similaires découverts dans la région au milieu du XVIème siècle exposés depuis au musée archéologique de Soyons, mettant ainsi fin à la légende du géant de Crussol.

Paul Joseph Jamin (1853-1903), La fuite devant le mammouth, 1885, huile sur toile, musée de l'Homme.
Paul Joseph Jamin (1853-1903), La fuite devant le mammouth, 1885, huile sur toile, musée de l’Homme.

Quant au château de Crussol, si l’origine de sa construction est encore incertaine, on peut la faire remonter au XIIème siècle, bien longtemps après l’existence des mammouths. L’origine de son nom mystérieux semble elle aussi échapper à toute explication surnaturelle, puisqu’on le devrait à la présence d’une croix isolée, appelée cruz sola, sur la cime du mont sur lequel il a été construit. Malheureusement, après avoir connu son heure de gloire entre les XIIIème et XVème siècle, il cessa d’être un lieu d’habitation en 1486, lorsque le seigneur des lieux Jacques de Crussol épousa la fille du puissant seigneur d’Uzès et s’établit dans cette même ville, située dans le Gard, dont il devint bientôt le duc, délaissant ses résidences ardéchoises. Désormais inhabité, le château de Crussol fut sévèrement endommagé à deux reprises par les protestants lors des guerres de religions au siècle suivant, avant d’être détruit au XIXème siècle par un malheureux tir de mine en 1855, et que, pour couronner le tout, sa tourelle Nord ne s’effondre suite à un impact de foudre en 1952. Néanmoins, les ruines qu’il en reste continuent de susciter, par leur majesté et la grandeur des remparts qui les entourent, l’admiration et la fascination des visiteurs, et le château fait l’objet depuis plusieurs années de travaux de restauration visant à rétablir son aspect d’origine et mettre en valeur ce lieu emblématique de la région ardéchoise.

Ruines du château de Crussol - Ardèche - France photo prise le 01/11/2003 par Sequajectrof
Ruines du château de Crussol – Ardèche – France photo prise le 01/11/2003 par Sequajectrof

Sources:
Marylène Patou-Mathis, Histoires de mammouths, Fayard Histoire, 2015.
Bertrand Le Tourneau, Nouvelle histoire des celtes, Conquête de l’ancien nouveau monde et renaissance Celtique Tome 2. Baudelaire, 2017.
Michel Riou, Ardèche, terre de châteaux. La Fontaine de Siloë, 2002

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