Une ville bretonne engloutie : la légende d’Ys

Si lorsqu’on nous parle de cité engloutie le premier nom qui nous vient en tête est forcément l’Atlantide, il existe en France et plus particulièrement en Bretagne, une légende qui peut paraître similaire mais qui est en fait bien différente, celle de la ville d’Ys au large du Finistère. Bien que le destin tragique de la cité soit le même que celui de son homologue grecque, l’histoire ayant amené à sa destruction est bien différente, mêlant légendes païennes celtes et christianisme, tentation du Diable et aussi une princesse sulfureuse… On vous raconte tout sur la légendaire Ys.

Cette légende, issue de versions primitives postérieures à la christianisation de la Bretagne, est composée de récits riches et complexes où s’entremêlent plusieurs versions et légendes et popularisés dans toute la France au cours du XIXème siècle. Elle met en scène le mythique roi Gradlon, qui aurait régné sur un région correspondant à la pointe du Finistère, qu’on appelait alors Cornouaille, entre le IVème et le Vème siècle. Ce roi rencontra un jour lors d’une expédition avec ses troupes sur les côtes de l’Irlande une fée, reine du Nord nommée Malgwen, et en tomba amoureux. Grâce au cheval magique de la fée capable de galoper sur les flots, Morva’ch, le couple vécut ensemble une année sur la mer jusqu’à ce que Malgwen donne naissance à une fille, appelée Dahut ou Ahès dans certaines versions, et ne meure en couches.

Vue sur la presqu’île de Crozon dans la baie de Douarnenez. Crédit photo: Le Bigouden CC BY-SA 3.0. Source: Wikicommons.

Devenu veuf, Gradlon retourna sur les terres et prit en charge l’éducation de sa fille. Mais au fur et à mesure que la jeune Dahut grandit, celle-ci se révèle irrémédiablement attirée par la mer en raison de son ascendance magique, si bien que son père fit construire pour elle une cité grandiose située dans la baie de Douarnenez et se trouvant au niveau de la mer,  Ys, dont le nom vient du breton « Ker Ys » qui signifie « ville basse ». Afin d’empêcher la cité d’être engloutie par les flots au moment des marées hautes, Gradlon fit appel à des korrigans, qui construisirent une très haute digue retenant une écluse et complétée d’une grande porte de bronze, la seule à pouvoir permettre d’entrer et de sortir de la ville, et dont il gardait les clefs en permanence à une chaîne suspendue à son cou. Ville prospère et splendide, Ys devint également, sur les conseils prodigués par le moine Guénolé à Gradlon, une ville chrétienne où le roi fit ériger de magnifiques cathédrales, au nombre de cent selon certaines versions de la légende.

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Paul Baudry (1828-1886), La perle et la vague, 1862, huile sur toile, musée du Prado.

Néanmoins, Dahut, qui ressemblait à sa mère tant par son physique que par esprit aventureux et sauvage, refusait le Dieu chrétien et menait à Ys une vie païenne rythmée par le culte qu’elle vouait à l’océan et aux divinités celtes ainsi que les innombrables fêtes qu’elle célébrait, qualifiées d’orgies par Saint Guénolé. On attribuait même à la fille de Gradlon une vie de débauche, certaines versions affirmant qu’elle fit entrer le mal dans la ville en prenant tous les soirs un nouvel amant masqué qu’elle tuait avant le lever du soleil. Saint Guénolé prévint Gradlon à plusieurs reprises que s’il refusait de mettre un terme aux frasques de sa fille, la colère de Dieu s’abattrait sur la ville, ce qui ne manqua pas d’arriver…

Un soir, Dahut rencontra sur la digue un mystérieux chevalier vêtu de rouge dont elle devint éprise et qui la convainquit de subtiliser les clefs de la ville à son père pendant son sommeil, ce chevalier n’étant en fait nul autre que Lucifer. A l’instant où Dahut saisit les clefs, les digues retenant l’eau de la ville s’ouvrirent et une immense vague déferla sur celle-ci, emportant ses habitants, et seul le roi Gradlon en compagnie de Guénolé purent s’enfuir grâce au cheval Morva’ch. La fille du roi s’agrippa elle aussi à la monture, les ralentissant dans leur course et les menaçant d’être submergés à leur tour par les flots galopants. Guénolé ordonna alors à Gradlon de repousser sa fille, jugeant celle-ci vouée au mal, et le père s’exécuta, condamnant Dahut à se noyer, les deux hommes parvenant seuls à regagner le rivage. Certaines légendes racontent que la jeune femme serait devenue une Marie Morgane, des fées aquatiques celtes proches des sirènes qui hantent les côtes de Bretagne, ensorcelant les marins et déclenchant des tempêtes et qu’on invoque dans l’espoir que les vents nous soient favorables en haute mer.

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Évariste-Vital Luminais (1821-1896), La fuite de Gradlon, 1884, huile sur toile, musée des beaux-arts de Quimper.

Gradlon retourna s’établir à Quimper, où une statue équestre à son effigie se dresse aujourd’hui entre les flèches de la cathédrale qu’il fit construire pour l’évêque saint Corentin, un pieux ermite que le roi avait rencontré auparavant. La splendide cité d’Ys, désormais engloutie dans la mer avec toutes ses richesses, ses cathédrales et ses habitants n’était plus…Ou pas tout à fait. En effet, de nombreux contes affirment que la ville n’a pas disparue et est simplement figée sous les eaux dans l’attente d’un évènement libérateur qui lui permettrait de renaître des profondeurs de la mer, la nature de cet évènement différant selon les versions du mythe. Il peut s’agir d’une simple action accomplie de la main d’un Homme, tels que l’imaginent de nombreux contes oraux bretons comme ceux rapportés par Anatole le Braz au XIXème siècle racontant comment des pêcheurs ou des marins  ont un jour sans le savoir manqué l’occasion de faire resurgir la ville maudite des tréfonds de l’océan. D’autres croyances populaires associent carrément la résurrection d’Ys au moment où Paris sera submergée sous la Seine, faisant au passage de la capitale de France la rivale de la cité bretonne au point que son nom en serait issu, « Par-Ys »,  signifiant « Pareille à Ys », ce qui est bien loin de la vérité historique puisque l’origine du nom Paris ne vient ni plus ni moins que des Parisii, peuple gaulois de la région francilienne.  Quoiqu’il en soit, une légende très vivace affirme encore aujourd’hui que les marins entendent parfois sonner au loin les cloches des églises d’Ys, prouvant ainsi selon eux l’existence de la ville engloutie….

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Eglise de Saint-Germain, vitrail représentant Saint Guénolé sauvant le roi Gradlon lors de la submersion de la ville d’Ys. Crédit photo: Moreau.henri CC BY-SA 4.0. Source: Wikicommons.

Bien que souvent fragmentaires et divergents, les récits rapportant la légende de la cité engloutie d’Ys ont tous en commun un thème majeur, la confrontation entre le christianisme représenté par le Saint et la Bretagne païenne incarnée par Dahut, et la victoire finale de la chrétienté, à travers l’ultime geste de Gradlon qui rejette sa fille dans les eaux. Finalement, la légende paraît s’appuyer sur une morale montrant l’incapacité de ces deux cultes si différents à coexister, et si les versions les plus célèbres montrent les cultes païens révérés par Dahut comme coupables et mauvais, d’autres versions de la légende accablent au contraire les deux Saints chrétiens et les accusent d’avoir provoqué la perte de la ville au seul motif de faire disparaître les anciennes religions celtes qui y étaient encore pratiquées. Néanmoins, la légende d’Ys est avant tout révélatrice de la particularité culturelle et de l’identité profonde du peuple breton, partagé entre la religion chrétienne qui y est très implantée et la recherche d’une culture plus ancestrale, liée aux anciennes civilisations archaïques celtes.

XMP61244 The Arrival of the Procession of St. Anne from Fouesnant to Concarneau, 1887 (oil on canvas) by Guillou, Alfred (1844-1926); 281x222 cm; Musee des Beaux-Arts, Quimper, France; (add.info.: l'arrivee du pardon de Sainte Anne de Fouesnant; arrivee;); Giraudon; French, out of copyright possible copyright restrictions apply, consult national copyright laws
Alfred Guillou (1844-1926), L’arrivée de la procession de Sainte-Anne du Fouesnant à Concarneau, 1887, huile sur toile, 281×222 cm,  Musée des Beaux-Arts de Quimper.

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Une pensée sur “Une ville bretonne engloutie : la légende d’Ys

  • 5 juillet 2018 à 12 h 21 min
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    Magnifique récit ! je ne suis pas Bretonne de naissance, d’adoption seulement et j’ai toujours rêvé de connaitre cette légende : il y a des rues GRADLON en Finistère je me suis souvent posé la question ! merci , c’est passionnant !

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