Pourquoi les femmes n’allaitaient pas leurs enfants au XIXème siècle?

Au XIXème siècle, la mise en nourrice, c’est-à-dire confier son bébé à une femme chargée de l’allaiter et qui, la plupart du temps le prenait dans son propre foyer, est une pratique très répandue, particulièrement dans les grandes villes et les milieux bourgeois. Mais comment expliquer cette pratique qui, aujourd’hui, nous apparaîtrait comme étrange et éthiquement discutable?
Depuis l’Antiquité, le recours à une nourrice pour allaiter les bébés a toujours existé, mais cette pratique demeurait réservée aux familles aristocratiques et ne représentait pas la majorité de la population. Elle se démocratisa à partir du XVIIIème siècle, en même temps que l’essor de la bourgeoisie, si bien qu’elle attira sur elle les critiques des philosophes partisans d’un retour à l’ordre naturel au moment des Lumières tels que Rousseau, et qu’une « mode de la mamelle » se mit en place pendant quelques années au moment de la Révolution. Pourtant, dès le début des années 1800, la mise en nourrice devint un phénomène courant et plus de 10% des bébés qui naissent sont confiés durant leur première année à une femme qui s’occupe d’eux en même temps qu’elle les allaite. Cette pratique devait en fait rester répandue pendant plus de cent ans, reflétant les évolutions sociales et morales qui marquent la société en ce XIXème siècle. 
Angiolo Tommasi (1858-1923), La visita alla balia (La visite à la nourrice), date inconnue, huile sur toile, collection privée.
Angiolo Tommasi (1858-1923), La visita alla balia (La visite à la nourrice), date inconnue, huile sur toile, collection privée.
C’est dans les milieux aristocratiques et bourgeois que la mise en nourrice est la plus répandue, pour des raisons liées à l’image que l’on se fait de la femme respectable à cette époque, dont le comportement est régi par la morale et la bienséance. Bien que les épouses soient tenues de mettre au monde des enfants, l’allaitement est alors considéré dans les milieux aisés comme une pratique dégradante et animale qui va à l’encontre de leur rôle de représentation sociale, alors très important, particulièrement en début de siècle. En outre, l’allaitement pose aussi problème du point de vue des relations entre époux, elles aussi régies par la morale. La fidélité est perçue une valeur cardinale à cette époque, aussi bien pour l’homme que pour la femme, et l’allaitement fait les frais d’un tabou millénaire qui veut qu’une femme ne puisse remplir à la fois son rôle de mère nourricière et son devoir conjugal au lit avec son mari, les relations sexuelles étant censées corrompre le lait maternel. Ainsi, pour empêcher aux hommes d’aller voir ailleurs, les femmes préfèrent renoncer à allaiter leurs enfants, d’autant plus que cette pratique est également réputée abîmer la poitrine et la rendre disgracieuse. Ce sont d’ailleurs parfois les hommes eux-mêmes qui poussent leur épouse à faire appel à une nourrice pour pouvoir reprendre les relations sexuelles comme avant, quand cette pratique ne s’impose pas d’elle-même comme une évidence sociale, comme c’est le cas pour Emma Bovary dans le roman de Gustave Flaubert.
Édouard Debat-Ponsan (1847-1913), Avant le bal, 1886, huile sur toile, musée des beaux-arts de Tours.
Édouard Debat-Ponsan (1847-1913), Avant le bal, 1886, huile sur toile, musée des beaux-arts de Tours.
 
La mise en nourrice se fait aussi dans les milieux sociaux moins aisées, pas tant pour des questions de morale que pour des motifs beaucoup plus pragmatiques : aussi bien chez les artisans que les commerçants, l’allaitement, mais aussi la garde de l’enfant, constituent un obstacle évident à la reprise du travail de la femme ou à l’aide que celle-ci apporte à son mari dans sa boutique ou son échoppe.  On fait ainsi « d’une pierre deux coups » puisque la nourrice prenant l’enfant chez elle, elle reprend là le rôle classique dévolu à nos nourrices aujourd’hui permettant à la mère de reprendre son activité économique. Il faut bien comprendre en fait qu’à cette époque, les biberons modernes n’existent pas, et si de nombreuses femmes aujourd’hui font le choix de ne pas allaiter leurs enfants en le nourrissant au biberon, il est normal que beaucoup aient elles aussi pu rechigner à le faire à cette époque, pour des raisons qui ne sont finalement pas si éloignées  des nôtres, même si ce choix nous paraît beaucoup plus extrême au vu de l’éloignement qu’il impliquait entre l’enfant et sa mère, particulièrement pour les Parisiens dont le bébé pouvait être placé à plusieurs centaines de kilomètres.
Alfred Roll (1846-1919), Louise Cattel, nourrice, 1894, huile sur toile, Palais des beaux-arts de Lille.
Alfred Roll (1846-1919), Louise Cattel, nourrice, 1894, huile sur toile, Palais des beaux-arts de Lille.
Henri Michel-Lévy (1844-1914), La nourrice, huile sur toile,musée des Beaux-Arts d'Orléans.
Henri Michel-Lévy (1844-1914), La nourrice, huile sur toile,musée des Beaux-Arts d’Orléans.

 

Enfin, la pratique de la mise en nourrice est aussi répandue parce qu’elle obéit à la loi de l’offre et de la demande. Tandis qu’au cours des époques précédentes, les femmes travaillaient toujours aux côtés de leur mari, le besoin de main d’œuvre étant particulièrement important dans les champs, l’industrialisation et le recul de la vie agricole a mis au chômage de nombreuses femmes qui ne peuvent pas travailler à l’usine et qui, pour subsister aux besoins de leur foyer, proposent ce type de service quand leur propre enfant à l’âge d’être sevré et qu’elles produisent encore du lait. On peut ainsi dire qu’à l’instar des bonnes et autres professions féminines qui se développent à cette époque, la mise en nourrice reflète le développement des services en tant que secteur économique au cours du XIXème siècle, lié au recul de l’agriculture et qui touche davantage les femmes que les hommes.
Jose Frappa (1854-1904), Le bureau des nourrices, huile sur toile.
Jose Frappa (1854-1904), Le bureau des nourrices, huile sur toile.
Néanmoins, les choses changent peu à peu au cours du siècle, et les nourrices s’installent au sein des foyers bourgeois, pour deux raisons principales. Tout d’abord, la mise en nourrice à la campagne a des conséquences souvent néfastes sur la santé des nourrissons, celles-ci ne surveillant pas toujours l’enfant comme il le devrait et s’absentant même souvent pour vaquer à d’autres travaux paysans. Alors que les politiques de lutte contre la mortalité infantile se mettent en place, les femmes cherchent désormais à garder l’œil sur leur progéniture. En outre, le rôle de la femme dans le soin et l’éducation apportés aux enfants sont revalorisés à cette époque, et celle-ci existe de plus en plus par son statut de mère et de moins en moins par son rôle mondain. A l’instar des bonnes, les nourrices viennent donc chercher du travail en ville, s’inscrivant à un « bureau des nourrices » où elles sont examinées, parfois comme du bétail, et mises en contact avec leurs futurs employeurs. Comme le reste du personnel de maison, les nourrices sont les véritables vitrines du statut social de la famille et le gage de sa richesse, comme en témoignent les uniformes qu’on leur fait porter à cette époque.
Albert Edelfelt (1854-1905), Les jardins du Luxembourg, Paris, 1887, huile sur toile, Ateneum.
Albert Edelfelt (1854-1905), Les jardins du Luxembourg, Paris, 1887, huile sur toile, Ateneum.
 C’est finalement l’Histoire qui mettra fin à la pratique de la mise en nourrice, au moment de l’entrée en guerre en 1914. Les circuits d’échange entre les campagnes et les villes sont alors bouleversés et les femmes sont mobilisées dans les usines d’armement, ce qui a pour effet de tarir l’offre de nourrices venues proposer leurs services aux familles. Cette pratique disparaît donc naturellement et ne reprendra pas avec la fin de la guerre : avec l’hécatombe qui a lieu parmi la population et la prise de conscience dont elle s’accompagne, les nouveaux-nés seront désormais considérés comme bien trop précieux pour pouvoir être confiés entre les mains d’une étrangère.
Jean-Eugène Buland (1852-1926), Le bonheur des parents, 1903, huile sur toile, collection privée.
Jean-Eugène Buland (1852-1926), Le bonheur des parents, 1903, huile sur toile, collection privée.

Sources bibliographiques:

Emmanuelle ROMANET, « La mise en nourrice, une pratique répandue en France au XIXe siècle », Transtext(e)s Transcultures 跨文本跨文化 [En ligne], 8 | 2013, mis en ligne le 02 décembre 2013, consulté le 11 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/497 ; DOI : 10.4000/transtexts.497

 

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