La femme philosophe rayée de l’Histoire : Hypatie d’Alexandrie

Connue comme la plus illustre des savantes antiques, Hypatie d’Alexandrie doit sa renommée à son sordide assassinat commis en public par des moines fanatiques. Pourtant, ce personnage fait encore l’objet aujourd’hui de nombreuses distorsions bien éloignées de la réalité historique. Retour aujourd’hui sur la véritable histoire d’une femme fascinante à plus d’un titre…

Née aux environs de 360 après Jésus-Christ dans une Alexandrie alors sous domination romaine, Hypatie suit l’enseignement de son père, le mathématicien Théon d’Alexandrie, avant de partir parfaire sa formation à Athènes où elle étudie notamment la philosophie. Quand elle revient dans sa ville natale, elle s’installe en tant que professeur, donnant des conférences publiques mais proposant aussi des cours privés aux jeunes gens de l’élite alexandrine. Son enseignement mêle mathématiques, sciences naturelle et philosophie néo-platonicienne et l’amène à devenir l’une des savantes les plus en vue d’Alexandrie à son époque. Bien qu’elle ne soit à l’origine d’aucune invention, Hypatie est reconnue pour ses brillantes qualités intellectuelles qui lui permettent d’étudier, synthétiser et commenter aussi bien des textes mathématiques que des traités astronomiques comme ceux du savant Ptolémée, un scientifique ayant vécu au début du IIème siècle à Alexandrie et étant notamment avec Aristote à l’origine de la théorie géocentrique du cosmos.

Alfred Seifert (1850–1901) , Hypatie, 1901, huile sur panneau.
Alfred Seifert (1850–1901) , Hypatie, 1901, huile sur panneau.

Les documents historiques au sujet d’Hypatie sont rares, et nous la connaissons surtout à travers sa correspondance avec l’un de ses disciples, Synésios, qui deviendra par la suite évêque de Ptolémaïs mais ne cessera de recourir à ses conseils intellectuels éclairés. A travers ces documents, Hypatie est présentée comme une femme très admirée tant pour sa grande intelligence que pour sa beauté et sa tempérance, restant vierge jusqu’à la fin de sa vie pour préserver sa liberté.

Pourtant, nous ne saurions sans doute rien d’Hypatie si elle n’était pas entrée dans la légende avec le sordide assassinat dont elle fut l’objet. En 415, alors qu’elle rentre chez elle, la philosophe est arrêtée par un groupe de moines fanatiques qui l’amènent dans une église où ils l’écorchent vivante avec des coquillages et des tessons de verre, avant de démembrer son corps et de le brûler sur une colline proche.

Arthur Hacker (1858–1919), Pelagia and Philammon, illustration tirée du roman Hypatia de Charles Kingsley, 1887, huile sur toile, Walker Art Gallery.
Arthur Hacker (1858–1919), Pelagia and Philammon, illustration tirée du roman Hypatia de Charles Kingsley, 1887, huile sur toile, Walker Art Gallery.

 Cet évènement aurait pu retomber dans les limbes de l’Histoire si la figure d’Hypatie n’avait pas été réappropriée à partir de la Renaissance, au moment où les cultures antiques suscitent l’admiration des intellectuels,  faisant d’elle la première des femmes intellectuelles de l’Histoire et le symbole de valeurs antiques sacrifiées et disparues avec l’avènement du christianisme. La redécouverte d’Hypatie débute, selon la légende, vers 1510, au moment de l’exécution de la célèbre fresque commandées à Raphaël par le pape Jules II pour orner les plafonds du Vatican, l’École d’Athènes, qui représente tous les plus grands penseurs et savants de l’Antiquité grecque.  Raphaël aurait dans un premier temps voulu représenter Hypatie parmi les philosophes, mais la présence de cette femme à la réputation païenne n’aurait pas été du goût du cardinal qui lui aurait demandé de l’enlever, et l’artiste  l’aurait alors remplacée par Francesco Maria della Rovere, le neveu du pape Jules II connu pour son apparence androgyne et que l’on peut aujourd’hui voir en tunique blanche un peu à l’écart des autres personnages. Si la véracité de cette anecdote, bien que probable, demeure incertaine, il n’en fallait en tous cas pas plus pour faire d’Hypatie la victime du fanatisme des catholiques portée aux nues par plusieurs penseurs protestants, puis, plus tard, au moment du siècle des Lumières, la victime d’une manière plus générale de l’obscurantisme religieux, citée par de nombreux intellectuels tels Voltaire pour justifier leurs positions anticléricales. Enfin, au XIXème siècle, des poètes comme Leconte de Lisle ont fait d’elle la figure d’un romantisme hellénique disparu cultivant la beauté et la sagesse comme une antique religion.

Raphaël (1483-1520), L'école d'Athènes, 1509-10, fresque, Palais du Vatican.
Raphaël (1483-1520), L’école d’Athènes, 1509-10, fresque, Palais du Vatican.

Néanmoins, les recherches historiques menées au XXème siècle ont permis de nuancer le mythe d’une Hypatie païenne traîtreusement sacrifiée sur l’autel de la religion chrétienne en raison de son enseignement néo-platonicien. Si elle dispensait bien un savoir érudit touchant à de nombreux domaines et transmettait les connaissances héritées des Grecs, Hypatie ne s’est en revanche jamais présentée comme la gardienne d’une sagesse antique païenne menacée par le christianisme, pas plus que cette dichotomie entre les deux cultures n’a réellement existé à Alexandrie à cette époque. A l’image d’Alexandrie qui était alors la capitale du monde hellénistique et l’un des plus importants centres de savoir de l’Empire grâce à sa bibliothèque, Hypatie comptait parmi ses élèves des jeunes gens issus de la jeunesse dorée alexandrine, bercés à la culture hellénistique mais baptisés et amenés plus tard à occuper des charges importantes, qu’elles soient administratives ou ecclésiastiques comme Synésios de Ptolémaïs ou encore Olympias de Syrie. Son assassinat s’inscrit ainsi non pas dans un contexte de choc civilisationnel, mais dans le contexte politique de la ville à cette époque, marqué depuis plusieurs années par les tensions latentes entre le préfet augustal Oreste, représentant du pouvoir romain à Alexandrie et très ami d’Hypatie, et le patriarche Cyrille, chef de la communauté religieuse chrétienne de la ville. Après diverses attaques de la part des deux camps, notamment la persécution des Juifs alliés d’Oreste par Cyrille et après qu’Oreste ait fait condamner à mort le meneur d’un groupe de fanatiques liés à Cyrille qui l’avaient attaqués, une demande de médiation est envoyée à l’empereur Théodose II de la part des deux parties. C’est à ce moment-là qu’Hypatie, dont les affinités avec Oreste sont bien connues, est assassinées par des moines partisans de Cyrille, redoutant sans doute que son influence, qui dépasse la simple intelligentsia alexandrine, n’amène l’Empereur à prendre parti pour Oreste, faisant ainsi d’elle une énième victime collatérale dans la lutte de pouvoir qui opposait l’autorité administrative et l’autorité religieuse à Alexandrie à cette époque.

William Mortensen (1897-1965), La mort d'Hypatie, vers 1930.
William Mortensen (1897-1965), La mort d’Hypatie, vers 1930.

D’ailleurs, un autre mythe lié à la mort tragique d’Hypatie paraît assez éloigné de la vérité historique, celui d’une Vénus fauchée en pleine jeunesse et dont la beauté vertueuse reflète les valeurs esthétiques et philosophiques d’harmonie, d’équilibre et de sagesse héritées des Grecs, puisqu’au moment de sa mort, Hypatie était tout de même âgée de près de 60 ans. Faisant l’objet de multiples récupérations, la figure d’Hypatie a été idéalisée par la postérité pour nourrir la nostalgie d’un imaginaire antique où les civilisations européennes auraient atteint l’apogée de la gloire et de la sagesse intellectuelle avant de disparaître tragiquement, ce mythe étant renforcé par les circonstances mystérieuses de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, dont le moment et la cause demeurent inconnus et qui ont en tous cas mené à la perte irremplaçable de siècles de savoirs antiques. Certains de ces savoirs ne seront retrouvés que des siècles plus tard, au cours du Moyen-âge, à l’image des traités de médecine antiques redécouverts en Europe à partir du XIIème siècle grâce aux traductions des savants arabes.

Charles William Mitchell (1854–1903), Hypatie, 1885, huile sur toile, Laing Art Gallery.
Charles William Mitchell (1854–1903), Hypatie, 1885, huile sur toile, Laing Art Gallery.

Finalement, le cas d’Hypatie illustre bien les multiples récupérations dont les figures historiques peuvent faire l’objet, qui nous amène souvent à entretenir une image bien éloignée de la réalité. Pour autant, si elle n’est pas l’héroïne païenne ou la jeune femme fauchée en pleine jeunesse que l’on nous présente souvent de manière caricaturale, Hypatie demeure une brillante savante, dont la condition féminine ne l’a empêché ni d’étudier des disciplines ardues et de complexes, ni de mener la vie qu’elle souhaitait. C’est sans doute la raison pour laquelle depuis le XXème siècle, Hypatie est souvent présentées comme l’une des figures de proue d’un féminisme historique et son meurtre comme  l’un des nombreux jalons historiques illustrant les siècles d’oppression dont les femmes ont été victimes à travers l’Histoire.

Sources:

Anne-Françoise Jaccottet, « Hypatie d’Alexandrie entre réalité historique et récupérations idéologiques : réflexions sur la place de l’Antiquité dans l’imaginaire moderne », Études de lettres, 1-2 | 2010, 139-158.

Lamirande, Emilien, « Hypatie, Synésios et la fin des dieux. L’histoire et la fiction », Studies in Religion / Sciences religieuses, 18 (1989), p. 467-489.

Rougé, Jean, « La politique de Cyrille d’Alexandrie et le meurtre d’Hypatie », Cristianesimo nella storia, 11 (1990), p. 485-504.

Film : Alejandro Amenábar, Agora. 2009.

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2 pensées sur “La femme philosophe rayée de l’Histoire : Hypatie d’Alexandrie

  • 16 juillet 2018 à 18 h 36 min
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    Très bon résumé, merci ! Le patriarche Cyrille disposait de deux forces à sa disposition : les moines du désert de Nitrie (à quelques journées de marche d’Alexandrie) et les « parabalani », confrérie d’infirmiers. Il semblerait que le commando des assassins d’Hypatie appartenait plutôt à cette dernière catégorie : Le décret impérial de 416 limitant le nombre de parabalani et les soustrayant au contrôle direct du patriarche appuie cette thèse. Ledit patriarche retrouve le contrôle sur ceux-ci quelques années plus tard, preuve du pouvoir quasi-absolu qu’il est parvenu à exercer sur Alexandrie. Par ailleurs, les lettres de Synésios broosent un portrait d’Hypatie totalement indépendant de son tragique assassinat, car celui-ci est vraisemblaplement décédé en 413 ou 414, donc avant la philosophe. On peut donc penser que la mémoire d’Hypatie (et, rêvons un peu, ses travaux scientifiques aussi) aurait survécu en l’absence d’une fin tragique.

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  • 16 juillet 2018 à 18 h 38 min
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    Oups… deux coquilles dans l’avant-dernière phrase. Reprenons :

    Par ailleurs, les lettres de Synésios brossent un portrait d’Hypatie totalement indépendant de son tragique assassinat, car celui-ci est vraisemblablement décédé en 413 ou 414, donc avant la philosophe.

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