Quand une servante devint reine des Francs

La reine Frédégonde, ayant vécu au VIème siècle, est réputée comme l’une des reines les plus terribles de l’Histoire de France, dont l’existence, celle d’une simple suivante devenue reine des Francs et n’hésitant pas à assassiner tous ceux qui s’opposaient à son pouvoir, a suscité de nombreuses légendes toutes plus noires les unes que les autres. Pourtant, son histoire est avant tout celle d’une époque, celle où, 50 ans après la mort de Clovis, le royaume des Francs paraît plus divisé que jamais…

Revenons d’abord sur le contexte politique dans lequel se déroula l’histoire de Frédégonde. Il faut savoir que chez les Mérovingiens, le mode de succession n’est pas dynastique mais patrimonial, ce qui signifie qu’à la mort du roi, le royaume est partagé entre tous ses fils, puis après la mort de chacun d’eux, leur territoire est successivement redistribué entre les frères survivants, jusqu’à ce que le dernier des frères ne récupère ainsi l’intégralité du royaume, réunifié jusqu’à sa propre mort et que de nouvelles divisions interviennent, un tel mode de succession encourageant évidemment les rivalités et les velléités de fratricides au sein des familles royales. Ainsi, à la mort du roi des Francs Clovis Ier, en 511, son royaume fut partagé entre ses 4 fils, jusqu’à ce que son seul fils survivant, Clotaire, ne récupéra le royaume réunifié. Mais à la mort de Clotaire Ier en 561, le royaume des Francs fut à nouveau partagé entre les 4 fils de celui-ci, puis à la mort de son fils Caribert en 567, il fit l’objet d’un nouveau partage en trois royaumes : la Burgondie, aussi appelée royaume d’Orléans, échoua à Gontran; l’Austrasie, aussi appelée royaume de Reims, revint à Sigebert; et enfin la Neustrie, aussi appelée royaume de Soissons, gouverné par Chilpéric. Mais les tensions territoriales demeurèrent vives et des querelles incessantes opposaient les frères, particulièrement entre Chilpéric et Sigebert.

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A l’origine simple servante née dans une famille de serfs et rattachée à la suite de l’épouse de Chilpéric, Audovère, Frédégonde se fait rapidement remarquer du roi de Neustrie par son intelligence et sa beauté et devient l’une de ses favorites, la coutume voulant à cette époque que les rois Francs entretiennent un véritable sérail de concubines. Mais Frédégonde ne tarda pas, d’après la légende, à montrer qu’elle était capable d’employer sa vivacité d’esprit pour servir ses ambitions personnelles : aux alentours de  l’an 565, Audovère donna naissance à un nouvel enfant, une petite fille qu’elle prénomma Basine. Le souverain Chilpéric étant alors absent du royaume et parti se battre en Bretagne, Audovère hésita à faire baptiser l’enfant avant son retour, mais Frédégonde lui  conseilla ardemment de le faire et de se choisir elle-même pour marraine de sa propre fille. Conquise par cette idée, la malheureuse Audovère avait  néanmoins omis un détail d’importance : une loi salique alors en vigueur chez les Francs voulait que le parrain et la marraine d’un nouveau-né deviennent ainsi les frères et sœurs de ses parents, ce qui conduisit Chilpéric à son retour à n’avoir d’autre choix que de répudier sa femme, ne pouvant désormais plus partager sa couche sous peine d’inceste. Si cette légende rapportée dans le Liber historiæ Francorum, une chronique anonyme de l’histoire des Francs écrite deux siècles plus tard, reste contestée, il n’en reste pas moins que Chilpéric répudia l’ensemble de ses épouses légitimes et secondaires au cours des années 560, afin de contracter rapidement un nouveau mariage.

Albert Maignan (1845–1908), Audovère répudiée, date inconnue, huile sur toile, collection privée.
Albert Maignan (1845–1908), Audovère répudiée, date inconnue, huile sur toile, collection privée.

L’idée lui était venue lorsque son frère ennemi, Sigebert, prit pour épouse la fille du puissant roi des Wisigoths, qui régnait alors sur l’ensemble de l’Espagne, la belle et intelligente princesse Brunehilde. Sans doute jaloux de l’influence diplomatique que cette union conférait à son frère, Chilpéric décida d’épouser l’autre fille du roi des Wisigoths, Galswinthe. Malheureusement pour lui, Galswinthe était dotée d’un physique aussi ingrat que celui de sa sœur était gracieux, si bien que le roi retourna bien vite entre les bras de Frédégonde, qui entama un règne sans partage sur le cœur du souverain. Mais, délaissée par son mari, Galswinthe menaça celui-ci d’aller parler de son attitude devant son père. Craignant qu’elle ne quitte la cour en emportant sa dot, qui représentait une somme d’argent non négligeable, le roi lui assura alors que ses nuits seraient désormais moins monotones…Peu de temps après, il envoya des esclaves  étrangler la malheureuse Galswinthe dans sa couche, sur une suggestion, semble-t-il, de Frédégonde. Qu’elle soit à l’origine de la mort de Galswinthe ou non, cet évènement ne pouvait en tous cas qu’arranger les affaires de Frédégonde, puisqu’après cela, Chilpéric se décida enfin à la prendre pour épouse légitime.

Eugène Philastre fils, Le Meurtre de la reine Galswinthe, 1846, huile sur toile, Musée municipal de Soissons.
Eugène Philastre fils, Le Meurtre de la reine Galswinthe, 1846, huile sur toile, Musée municipal de Soissons.

Pourtant, à peine était-elle devenue reine de Neustrie que Frédégonde s’était déjà faite une ennemie mortelle en la personne de la reine Brunehilde, qui la soupçonnait d’être responsable de l’assassinat de sa sœur Galswinthe, lui vouant dorénavant une haine inexpugnable. Brunehilde convainquit alors son mari d’engager une guerre contre la Neustrie afin de venger le meurtre de sa sœur, une pratique courante à cette époque où les relations entre les nobles étaient régies par le système de faide voulant que les familles se fassent justice elles-mêmes pour venger un affront. Malgré les tentatives de médiation du troisième frère, Gontran, les conflits s’envenimèrent entre les deux royaumes, jusqu’à ce que Chilpéric et Frédégonde ne furent encerclés devant Tournai par les troupes de Sigebert en 575. Alors que tout semblait perdu pour eux – l’armée  de Chilpéric vaincue venant de se rallier à Sigebert et de le proclamer roi de Neustrie à Vitry-en-Artois – et alors que ce-dernier s’apprêtait à partir se faire sacrer pour officialiser sa victoire, il fut poignardé par deux pages de Frédégonde, sauvant ainsi la vie du couple royal que Sigebert n’aurait certainement pas épargné, et leur permettant de reprendre Paris. Comprenant que les troupes de Chilpéric n’allaient pas tarder à venir la chercher, Brunehilde parvint in extremis à organiser l’évasion de son fils Childebert II, qu’elle aurait, d’après la légende, fait descendre de la fenêtre dans un simple panier.

Emmanuel Herman Joseph Wallet (1771-1855), Frédégonde armant les meurtriers de Sigebert, huile sur toile, musée de la Chartreuse de Douai.
Emmanuel Herman Joseph Wallet (1771-1855), Frédégonde armant les meurtriers de Sigebert, huile sur toile, musée de la Chartreuse de Douai.

Désormais veuve et envoyée par Chilpéric en exil à Rouen, Brunehilde ne s’est toutefois pas détournée de son obsession de vengeance, bien au contraire. Elle trouve un soutien de taille en la personne de Mérovée, l’un des fils de Chilpéric et d’Audovère, et qui, on le comprend après ce qui était arrivé à Audovère, cherchait lui aussi à se venger de son père et surtout de sa belle-mère. Unis par leur haine commune, tous deux se marièrent en 576, mais Chilpéric l’apprenant n’eut d’autre choix que de punir cet affront et d’envoyer son fils dans un monastère. Après l’évasion de Mérovée, Frédégonde ne fit pas preuve à son égard de la clémence paternelle de Chilpéric et le fit assassiner, en profitant pour  faire tuer dans la foulée les autres fils d’Audovère ainsi qu’Audovère elle-même et pour faire violenter sa fille Basine. Un autre personnage important fut puni pour son implication dans ce mariage, l’évêque de Rouen Prétexta, parrain de Mérovée auquel il avait conseillé cette union, et Chilpéric l’accusa d’avoir voulu comploter contre lui, l’envoyant en exil en guise de représailles. Mais une fois de plus, Frédégonde se montra plus impitoyable que son mari et lorsque Prétextat revint à Rouen quelques années plus tard, elle chargea un serf de l’assassiner le jour de Pâques 586, au pied de l’autel de la cathédrale, Frédégonde ne craignant visiblement pas de s’attirer les foudres divines par un tel acte.

Lawrence Alma-Tadema (1836–1912), Frédégonde devant le lit de mort de l'évêque de Rouen Prétextat, date inconnue, huile sur toile, collection privée.
Lawrence Alma-Tadema (1836–1912), Frédégonde devant le lit de mort de l’évêque de Rouen Prétextat, date inconnue, huile sur toile, collection privée.

Enfin débarrassée de la plupart de ses rivaux, Frédégonde poursuivit son règne au côté de Chilpéric, parvenant à conserver sa place dans son cœur en discréditant ses rivales potentielles et en lui donnant plusieurs enfants. Mais leurs garçons périssaient tous en bas âge dans des conditions jugées suspecte, si bien que le couple redoubla de protection à la naissance de leur 6ème fils, le futur roi Clotaire II, en 584, et le firent emmener  en secret dans la villa royale de Vitry pour l’y élever à l’abri des complots.  Malheureusement, le répit du couple fut de courte durée, puisqu’à peine quelques mois après la naissance de Clotaire, en septembre 584, Chilpéric fut assassiné de deux coups de couteaux au retour d’une partie de chasse. L’identité du commanditaire de cet assassinat demeure encore aujourd’hui encore inconnue, mais l’hypothèse la plus plausible veut qu’il s’agirait de Brunehaut, dont le fils Childebert II atteignit la majorité quelques mois plus tard, devenant ainsi roi d’Austrasie.

Évariste Vital Luminais (1821–1896), La mort de Chilpéric, hôtel de ville de Lyon, salon Louis XIII.
Évariste Vital Luminais (1821–1896), La mort de Chilpéric, hôtel de ville de Lyon, salon Louis XIII.

 Après la mort de son mari, Frédégonde exerça la régence de la Neustrie pour le compte de son fils Clotaire II, ayant réussi à obtenir le soutien de Gontran qui, durant les années qui suivirent, continua à exercer le rôle de médiateur entre les deux femmes. Finalement, après plusieurs années de régence toujours agitées par les tensions entre les trois royaumes, Frédégonde finit par rendre l’âme en 597, laissant son fils âgé de 13 ans désormais seul maître du royaume de Neustrie, et ne quittant cette existence qu’avec un seul regret, celui de n’avoir pas pu obtenir l’assassinat de Brunehilde. Ce sera finalement Clotaire, ayant réussi à conquérir l’Austrasie et la Bourgogne, qui organisera la condamnation à mort de Brunehilde en 613, après avoir  fait supplicier la malheureuse femme durant 3 jours par son armée, bien que celle-ci était alors âgée de 66 ans. Clotaire II devint ainsi le seul maître du royaume des Francs et mit fin aux guerres qui avaient déchiré le territoire pendant plus de 40 ans, même si évidemment de nouveaux conflits ne tarderaient pas à apparaître…

Albert Maignan (1845-1908), Les derniers moments de Chlodobert (fils de Frédégonde), 1880, huile sur toile,National Gallery of Victoria.
Albert Maignan (1845-1908), Les derniers moments de Chlodobert (fils de Frédégonde), 1880, huile sur toile,National Gallery of Victoria.

Ainsi, si Frédégonde a donné lieu à la légende noire d’une reine cruelle et barbare, il convient en réalité de replacer ses actions dans le contexte d’une époque où le mode de succession patrimonial et le système de faide royale sont à l’origine d’affrontements violents et souvent mortels entre les différents princes qui se partagent le royaume des Francs. Ce système de partage territorial disparaîtra définitivement quelques siècles plus tard et l’avènement de la lignée des Capétiens, à l’aube du Ier millénaire, apportera au royaume de France une plus grande stabilité politique dans la gestion des affaires du royaume , même si les conflits entre seigneurs parfois presque plus puissants que le roi au moment de la féodalité, les divisions entre Bourguignons et Armagnac durant la guerre de Cent ans, puis les guerres de religions à la Renaissance mettront eux aussi à mal l’unité du royaume de France au cours des siècles qui suivirent. Quant au système de faide royale, on le retrouve dans de nombreux récits du Moyen-âge, et on peut d’ailleurs remarquer que la rivalité entre Brunehilde et Frédégonde n’est pas sans rappeler celle entre une autre Brunehilde, fictive cette fois-ci, et sa belle-soeur Kriemhild dans La Chanson des Nibelungen, qui mènera elle aussi à une série de meurtres sanglants, les jeunes enfants n’étant pas non plus épargnés dans la célèbre épopée germanique.

Emil Lauffer (1837-1909), Kriemhild's Complaint,1879, huile sur toile, collection privée.
Emil Lauffer (1837-1909), Kriemhild’s Complaint,1879, huile sur toile, collection privée.

Enfin, la réputation sinistre de Frédégonde doit également beaucoup aux chroniqueurs qui ont raconté son histoire. Le plus célèbre d’entre eux est l’évêque Grégoire de Tours, qui composa à cette époque son Histoire des Francs, un récit dans lequel il retraçait l’Histoire de l’église et de la lignée mérovingienne, de la Genèse aux évènements contemporains, suivant une interprétation eschatologique, c’est-à-dire visant à identifier, dans la perspective du Jugement dernier, les justes et les mauvais chrétiens. Or, son évêché étant rattaché au royaume d’Austrasie dirigé par Sigerbert et Brunehilde, il n’est pas étonnant qu’il rattacha Frédégonde et Chilpéric au camp des pêcheurs cédant à l’appel du malin et qu’il noircit volontairement leurs portraits. Les interprétations du Jugement dernier en rapport avec les évènements et les conflits contemporains étaient en réalité courantes au Moyen-âge, et pour s’en convaincre il suffit de voir la célèbre tapisserie de l’Apocalypse aujourd’hui conservée au château d’Angers, exécutée dans le contexte de la guerre de Cent ans et qui représente elle les Anglais, les ennemis politiques d’alors, sous la forme des mauvais chrétiens qui seront punis au moment de l’Apocalypse.

Tenture de l'Apocalypse. Crédits photos : Dennis Jarvis from Halifax, Canada. Licence : Creative Commons
Tenture de l’Apocalypse. Crédits photos : Dennis Jarvis from Halifax, Canada. Licence : Creative Commons

Sources:

Grégoire de ToursHistoire des Francs

Frédégaire, Chronique des Temps Mérovingiens, traduction de O. Devilliers et J. Meyers, Éditions Brepols, 2001

Venance Fortunat, Poèmes, Les belles lettres, 2004

Laure-Charlotte Feffer, Frédégonde Reine: Nouveaux récits des temps mérovingiens, Actes Sud, 2014

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