Pourquoi les rois de France étaient-ils sacrés?

Le roi est mort, vive le roi! Tradition ancestrale du royaume de France que 33 monarques ont perpétuée durant près d’un millénaire, le sacre des souverains français symbolise la continuité et la longévité du royaume de France dans l’Histoire. L’évolution de cette cérémonie reflète à la fois l’histoire des règles de transmission du pouvoir royal, mais aussi les changements dans la conception même de ce pouvoir. Mais pourquoi les rois de France était-ils sacrés, et d’où vient cette tradition?

L’histoire du sacre des rois de France commence en 751, lorsqu’un maire du palais du nom de Pépin le Bref organise un coup d’État pour prendre le trône du royaume des Francs des mains du jeune mérovingien Chilpéric III, qui ne dispose en réalité que d’un pouvoir fantoche. Après avoir obtenu l’aval du pape à Rome, qui lui confirme que « celui qui gouverne réellement doit être appelé du titre du roi« , il dépose le jeune homme, le fait tonsurer et se fait proclamer roi par les Grands du royaume à Soissons. Mais Pépin le Bref  est en quête d’une véritable légitimité et a alors l’idée de reprendre un rituel présent dans le livre de Samuel de l’Ancien Testament, l’onction par le chrême qui lui confère la grâce divine et auréole son pouvoir d’une sacralité religieuse. Ce faisant, il inscrit son règne dans la continuité des premiers rois d’Israël, Saül et David, oints par le prophète Samuel pour signifier leur rôle d’intercesseurs entre Dieu et les Hommes. Cette cérémonie fut même si importante aux yeux du Carolingien pour légitimer son pouvoir qu’il se fera sacrer deux fois, une première fois à Soissons par l’archevêque de Mayence, Boniface, puis par le pape Etienne II à la basilique Saint-Denis trois ans plus tard. Ainsi, dès le début, la cérémonie du sacre est indissociable de la sainte onction, et c’est d’ailleurs ce qui la distingue d’un simple couronnement tel qu’il était pratiqué dans d’autres monarchies européennes.

François Dubois, Sacre de Pépin le Bref par le pape Etienne II à Saint-Denis, le 28 juillet 754, 1837, huile sur toile, musée du château de Versailles.
François Dubois, Sacre de Pépin le Bref par le pape Etienne II à Saint-Denis, le 28 juillet 754, 1837, huile sur toile, musée du château de Versailles.

Mais c’est son successeur, le célèbre Charlemagne, qui va institutionnaliser cette cérémonie et l’ancrer dans la tradition. A l’époque, le sacre sert encore à légitimer la présence des premiers Carolingiens sur le trône, d’autant plus que le pouvoir royal est alors encore transmis comme c’était le cas chez les Mérovingiens de manière patrimoniale, c’est-à-dire qu’il se partage entre les fils du roi (le traité de Verdun par exemple morcela l’Empire d’Occident entre les trois petits-fils de Charlemagne en 843). Ainsi, chacun des fils du roi est sacré dans son propre royaume, et le lieu où se déroule la cérémonie n’est pas encore fixé, se partageant entre plusieurs cathédrales selon la dynastie de laquelle était originaire le nouveau souverain, les Robertiens ou les Carolingiens. C’est à partir de Hugues Capet, aux alentours du début du XIème siècle, qu’une certaine stabilité dans la transmission du pouvoir royal va apparaître, se faisant désormais du père au fils aîné selon le principe de primogéniture, et un lieu unique va s’imposer pour la cérémonie du sacre : la cathédrale Notre-Dame de Reims.

Cathédrale Notre-Dame de Reims. Photographie libre de droits.
Cathédrale Notre-Dame de Reims. Photographie libre de droits

Le choix de Reims comme cathédrale du sacre des rois de France n’est pas anodin : il trouve son origine dans un épisode mythique de l’Histoire de France rapporté au IXème siècle par l’archevêque de Reims, Hincmar, qui raconte que lors du baptême de Clovis dans cette même cathédrale, une colombe matérialisant le Saint-Esprit aurait apporté à saint Rémy une ampoule contenant une huile destinée à oindre le front du souverain, conservée depuis par l’archevêché de la ville. En 816, Louis le Pieux, fils de Charlemagne et contemporain d’Hincmar, fut le premier roi de France à  choisir Reims comme lieu de sacre afin de s’inscrire dans la continuité de celui dont le baptême est considéré comme l’acte fondateur du royaume des Francs (auquel il devait d’ailleurs son nom), et montrant ainsi qu’il tenait tout comme ce-dernier son autorité royale de la volonté de Dieu. Mais ce n’est qu’une fois que la dynastie capétienne s’est véritablement installée sur le trône, vers l’an 1000, que la cathédrale devint le lieu officiel du sacre,  et tous les souverains se plieront à cette tradition, sauf de rares exceptions comme Henri IV qui, ne pouvant entrer dans Reims tenue par les Ligueurs, se fera sacrer à Chartres. Quant à la Sainte-Ampoule conservée à l’abbaye Saint-Rémi de Reims, elle sera systématiquement utilisée dans les cérémonies de sacre à partir du XIIème siècle, durant lesquelles elle est mélangée au saint-chrême pour oindre le nouveau roi en sept points symboliques.

Enluminure représentant le baptême de Clovis. Grandes Chroniques de France de Charles V. Paris, XIVe siècle. Bibliothèque nationale de France.
Enluminure représentant le baptême de Clovis. Grandes Chroniques de France de Charles V. Paris, XIVe siècle. Bibliothèque nationale de France.

Les nombreuses étapes de la cérémonie seront elles aussi progressivement adoptées, faisant du sacre du Roi un rituel extrêmement codifié, empli de gestes aux portées symboliques consignés dans des manuscrits datant du XIIIème siècle, les ordines. La cérémonie, qui pouvait parfois durer jusqu’à sept heures lorsqu’elle s’accompagnait du sacre de la reine, était organisée suivant trois temps forts. Le premier temps était celui du serment, par lequel le roi s’engageait à défendre l’Église et à chasser les hérétiques du royaume. Il était suivi des deux moments mineurs, l’assentiment du peuple exprimé par un évêque et la remise des insignes de la chevalerie (éperons, épée, casque…).

Le second temps fort, et peut-être le plus important de tous, était celui de l’onction avec le chrême de la Sainte-Ampoule, suivi de la remise au roi des regalia, les insignes royaux alors conservés à l’abbaye de Saint-Denis de laquelle ils étaient ramenés pour l’occasion. Ces regalia sont : la couronne, qui, à partir des Bourbons, sera à chaque fois confectionnée spécialement pour le nouveau monarque, le sceptre, la main de justice, l’épée dite de Charlemagne, Joyeuse, ainsi que les vêtements royaux, l’anneau royal et, pour les souverains du Moyen-âge, l’orbe. A cela s’ajoutent également les objets liturgiques réservés à la messe du sacre, comme le calice de Saint-Rémi orné de pierres précieuses,  ou bien encore la coupée des Ptolémés datant de l’Antiquité.

Enluminure représentant l'onction. Ordre de la consécration et du couronnement des rois de France. 1250. Bibliothèque nationale de France.
Enluminure représentant l’onction. Ordre de la consécration et du couronnement des rois de France. 1250. Bibliothèque nationale de France.

Enfin, après la remise des regalia s’ensuivait l’ultime temps fort de la cérémonie : le couronnement par l’archevêque assisté des 12 pairs de France, 6 laïcs et 6 religieux,  suivi par l’intronisation du roi placé sur un trône surélevé, avant que ne résonne 3 fois dans l’Église l’acclamation en latin « Vivat rex in aeternum!« , « Vive le roi pour l’éternité! ».  Après la célébration d’une messe venant clore la cérémonie, la foule sortait de la cathédrale et le roi se rendait à un banquet organisé pour l’occasion. Le sacre était suivi en son surlendemain d’une autre tradition incontournable de la royauté en France, le toucher des écrouelles, ces lésions dues à une forme d’adénite tuberculeuses qui connaissait d’heureuses rémissions. Le roi devait toucher les malades à tour de rôle et faire le signe de croix en prononçant à chaque fois la formule consacrée « Le roi te touche, Dieu te guérit », un rituel auquel se plièrent tous les monarques de France et qui témoigne de l’image du roi thaumaturge analysée par l’historien Marc Bloch au XXème siècle.

Martin-Guillaume Biennais (1764–1843), statuette située à l'extrémité du spectre de Charles X, représentant Charlemagne avec les regalia : la couronne, le spectre et l'orbe royal.
Martin-Guillaume Biennais (1764–1843), statuette située à l’extrémité du spectre de Charles X, représentant Charlemagne sur son trône avec les regalia : la couronne, le spectre et l’orbe royal.

Malgré l’établissement progressif de la transmission dynastique du pouvoir royal selon le principe de primogéniture, le sacre remplit encore au début du moyen-âge un rôle de légitimation à la fois politique et religieuse. Acte de grâce divine, il constitue aussi le fondement légal du pouvoir monarchique, puisque la dévolution de la couronne fait encore coexister une origine supposément élective à la légitimité héréditaire qui s’instaure peu à peu dans les faits. Si la sacralité de son pouvoir, incarnée au moment du sacre, place le roi au-dessus de ses suzerains, l’opinion veut alors qu’on ne fait qu’accepter l’élection d’une dynastie de souverains qui, à chaque succession, doit faire l’objet d’une ratification publique. C’est pourquoi le futur roi est sacré du vivant de son père afin de le désigner comme son successeur et d’asseoir sa future légitimité. Le principe de raison d’État n’existant pas encore, le pouvoir royal est perçu, dans son versant politique, comme le fait d’un choix privé de la part du souverain régnant,  choix plébiscité au moment du sacre de son fils.

Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844), Le roi Louis VII prend l'oriflamme à Saint-Denis, 1147, huile sur toile, 1840, musée national du château de Versailles.
Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844), Le roi Louis VII prend l’oriflamme à Saint-Denis, 1147, huile sur toile, 1840, musée national du château de Versailles.

Pourtant, c’est justement la raison d’État, émergeant progressivement avec le renforcement de l’autorité royale au XIIIème siècle, qui va imposer la nécessité de changer les règles de dévolution de la couronne et départir celle-ci du moment du sacre. Au moment où Saint-Louis meurt de façon inopinée sous les remparts de Tunis en 1270, son fils Philippe le Hardi n’a pas encore été sacré, mais malgré cela, afin de pouvoir poursuivre la politique de croisades en Terre Sainte, il signe immédiatement les actes royaux comme son successeur. C’est à cette même époque, au moment où le royaume se centralise, que le pouvoir royal commence peu à peu à être théorisé comme une véritable fonction publique, distincte de la personne du roi, la dignitas regia, qui se doit d’être continue et de transcender les ruptures temporelles, conférant ainsi au pouvoir royal le caractère de perpétuité. Dès lors s’instaure, par extension au droit public naissant du principe issu du droit privé « le mort saisit le vif« , une instantanéité de la succession royale qui fait perdre peu à peu au sacre sa valeur légale.

La mort de Saint-Louis, école française du XIXème siècle.
La mort de Saint-Louis à Tunis, école française du XIXème siècle.

Cette théorie statutaire du pouvoir s’impose progressivement tout au long du XIVème siècle, où les règles de succession comme la loi salique excluant les femmes (1328) sont fixées, et trouve son expression doctrinale en 1419, dans le contexte de la guerre de Cent ans, sous la plume du juriste Jean de Terremerveille qui veut prendre la défense du dauphin Charles VII pour la succession de son père le roi fou Charles VI. Dans son ouvrage Contra rebelles suorum regum, il affirme que la fonction royale n’appartient pas au souverain et qu’elle constitue un intérêt public permanent dépassant les intérêts particuliers de celui-ci et justifiant la transmission instantanée du pouvoir à son fils à la mort du roi. Ce traité fondamental est à l’origine de la théorie des deux corps du roi, l’un terrestre et mortel, et l’autre immortel et politique correspondant à sa fonction, identifiée par Ernst Kantorowicz au XXème siècle, et qui se fait alors jour dans la maxime « Le roi ne meurt pas en France« , devenue à partir des funérailles de Charles VIII à la basilique Saint-Denis en 1498  « Le roi est mort, vive le roi« !  Ce pouvoir royal désormais dépersonnalisé, rationalisé et sacralisé, pose le jalon fondamental de la construction de l’État moderne en France.

Jules Eugène Lenepveu (1819–1898), Sacre de Charles VII à Reims par l'archevêque Charles de Chartres (détail), 1889-1890, Panthéon de Paris.
Jules Eugène Lenepveu (1819–1898), Sacre de Charles VII à Reims par l’archevêque Charles de Chartres (détail), 1889-1890, Panthéon de Paris.

Perdant donc sa valeur juridique héritée des Carolingiens, le sacre n’en conserva pas moins une portée symbolique fondamentale pour la monarchie, et en contrepartie, sa dimension religieuse, faisant du roi le médiateur entre Dieu et ses sujets, fut renforcée. Si la disparition de la portée juridique du sacre est liée à la construction de l’État moderne, le renforcement de sa portée liturgique illustre quant à lui le second versant de ce phénomène, à savoir le cheminement vers l’absolutisme royal : la cérémonie n’est plus perçue comme une élection populaire mais comme le rappel que le roi tient ses pouvoirs de Dieu lui-même, qu’il est un médiateur entre Dieu et ses sujets et qu’aucune intercession humaine ne doit s’opposer à sa charge divine. Des rites liés à l’assentiment du peuple à l’élection du souverain substituèrent tout de même : la présence des 12 pairs de France, l’entrée du peuple dans la cathédrale à la fin de la cérémonie, ou bien encore la remise de l’anneau royal. Mais à partir du sacre d’Henri IV, ce-dernier rite a fait l’objet d’une évolution dans sa symbolique : alors que durant le Haut moyen-âge, il renvoyait à la qualité de défenseur de la foi dévolue au roi, il devient désormais le signe de l’union entre le roi et ses sujets, et illustre ainsi l’idée d’une consubstantialité entre la personne du roi et son peuple,  l’un des fondements de l’absolutisme.

Louis XIV en grand costume royal par Hyacinthe Rigaud, 1701, musée du Louvre. On peut voir sur cette peinture les regalia du Royaume de France, avec notamment à gauche la couronne, le sceptre et la main de justice.
Louis XIV en grand costume royal par Hyacinthe Rigaud, 1701, musée du Louvre. On peut voir sur cette peinture les regalia du Royaume de France, avec notamment à gauche la couronne, le sceptre et la main de justice.

Les rois de la monarchie absolue avaient bien compris l’importance symbolique du sacre. Ainsi, dans ses Mémoires destinés au Dauphin, Louis XIV écrivit  » Le sacre, encore qu’il ne nous donne pas la royauté […] la rend plus auguste, plus inviolable et plus sainte« .  Il n’est donc pas étonnant que la cérémonie du sacre fut ardemment souhaitée par Charles X au moment de sa montée sur le trône en 1825, comme un élément incontournable de sa prise de pouvoir, et qu’il ait attaché autant d’importance à l’utilisation du baume la Sainte-Ampoule, détruite par un révolutionnaire en 1793 sur ordre de la convention nationale, mais dont  le prêtre constitutionnel de l’abbaye Saint-Rémi de Reims avait pris soin au préalable de transvaser une partie du contenu dans une petite fiole.  Malheureusement pour Charles X, les idées de la Révolution, si elles n’avaient pas eu raison du contenu de la Sainte-Ampoule, avaient en revanche bel et bien fait perdre à la personne royale son caractère sacré aux yeux de la population, et lorsqu’il fut contrait d’abdiquer en 1830, son successeur Louis-Philippe refusa toute cérémonie de sacre. Charles X fut le dernier roi de France à être sacré.

Louis-François Lejeune (1775 - 1848), : Entrée de Charles X à Paris, par la barrière de la Villette, après son sacre. 6 juin 1825 , 1825, huile sur toile, musée du château de Versailles.
Louis-François Lejeune (1775 – 1848), Entrée de Charles X à Paris, par la barrière de la Villette, après son sacre. 6 juin 1825 , 1825, huile sur toile, musée du château de Versailles.

Sources :

Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi,Essai su la théologie politique au moyen-âge, 1957, Gallimard

Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, 1924, Librairie Istra

Valensise Marina. Le sacre du roi : stratégie symbolique et doctrine politique de la monarchie française. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41ᵉ année, N. 3, 1986. pp. 543-577.

 

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