Quand on créa le service militaire

La récente proposition du président Emmanuel Macron de rétablir un service  national universel en France a fait resurgir le débat sur cette institution vieille de deux siècles et qui a marqué des générations entières de citoyens français. Si aujourd’hui, la possibilité d’un conflit conventionnel sur le territoire français semblant faible, nous préférons parler de service civique, autrefois la conscription avait bien pour but de donner une formation militaire aux citoyens. Retour sur l’histoire du service militaire obligatoire, étroitement liée à l’histoire de notre pays, et qui a fourni pendant près de deux siècles des contingents de soldats à l’armée française, dans ses meilleurs comme dans ses pires moments…

Si la conscription existait déjà sous certaines formes dans le monde Antique, à la fois chez les Grecs et les Romains, il faut attendre en France l’Ancien Régime et la fin de la féodalité pour qu’on fasse appelle aux populations pour un service militaire. Cette institution trouve ses origines en France à travers notamment le système des milices provinciales mises en place par Louvois sous le règne de Louis XIV qui malgré leur impopularité parmi la population, subsisteront jusqu’en 1791, et permettront de compléter les rangs de l’armée royale même en temps de paix, les citoyens étant sélectionnés au tirage au sort, un système qui va inspirer le futur service militaire républicain.

C’est en 1793, avec la célèbre levée en masse de l’an II, que nait véritablement la circonscription. La France est alors dans une situation militaire critique : encerclée par ses ennemis européens, l’armée française souffre d’effectifs considérablement réduits après la victoire de Valmy, les volontaires de 1792 étant pour la plupart rentrés chez eux, et beaucoup d’officiers d’ascendance noble ont déserté ses rangs après la décapitation de Louis XIV le 21 janvier 1793. Acculée, la Convention nationale se décide à promulguer le décret de février 1793 qui stipule que tous les Français non mariés ou veufs sans enfants âgés de 18 à 25 ans sont en « réquisition permanente »:  chaque département est tenu d’envoyer un contingent de soldats afin d’atteindre un effectif total de 300 000 hommes. Mais ce décret, paru au moment même où les royalistes commencent à se mobiliser contre les révolutionnaires, provoque dans la population de vives protestations : dès le mois de mars, la levée en masse provoque le soulèvement des Vendéens, majoritairement ralliés au camp royaliste et réticents à servir la cause révolutionnaire, ce qui plonge le pays dans la guerre civile, alimentant encore davantage le besoin en troupes. Ainsi, le décret de février est complété au mois d’août par un décret similaire s’appliquant cette fois-ci aux hommes âgés de 25 à 35 ans. Si le volontariat ne suffit pas pour remplir les effectifs demandés, des tirages au sort sont effectués à l’échelon local.

Jules Girardet (1856-1938), Les Révoltés de Fouesnant ramenés à Quimper par la Garde nationale en 1792, 1886-87, huile sur toile, musée des beaux-arts de Quimper.
Jules Girardet (1856-1938), Les Révoltés de Fouesnant ramenés à Quimper par la Garde nationale en 1792, 1886-87, huile sur toile, musée des beaux-arts de Quimper.

Mais si l’insurrection vendéenne fut réprimée dans le sang et définitivement matée en 1796,  les révolutionnaires ne restent pas longtemps tranquilles : en 1798, une seconde coalition de pays européens se forme contre la France. Alors que la proposition faite en 1789 par le député Dubois-Crancé d’instaurer une conscription nationale avait été rejetée,  le Directoire se décide finalement à adopter la loi Jourdan-Delbrel qui pérennise une levée de soldats parmi la population de la tranche d’âge de 20 à 25 ans. Cette conscription poursuit avant tout un but supplétif :  les réquisitions doivent seulement servir à compléter les effectifs de l’armée de métier, faite d’enrôlés volontaires. Cette loi pose ainsi non seulement les bases du service militaire en France, mais aussi un principe qui devra rester en vigueur pendant plus de deux siècles, celui du citoyen-soldat : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie« . Néanmoins, elle souffre d’un mode de recrutement flou et peu clair.

Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929), Les conscrits, 1889, huile sur toile, collection privée.
Pascal Dagnan-Bouveret (1852-1929), Les conscrits, 1889, huile sur toile, collection privée.

Sous Napoléon Bonaparte, la conscription est maintenue et s’enrichit de deux nouveaux éléments : le tirage au sort des conscrits et le principe de remplacement, qui permet aux jeunes fils des familles aisées de payer quelqu’un pour effectuer le service militaire à leur place.

Avec la légende de la Grande armée renait aussi le mythe, déjà présent durant l’Antiquité, du soldat laboureur, un modeste paysan, qui, après s’être illustré de manière héroïque au combat, retourne chez lui labourer sa terre, destiné à servir d’exemple aux jeunes générations de conscrits et à exalter leur verve patriotique à travers l’identification à cette figure populaire glorifiée. La figure populaire du soldat laboureur a été incarnée à cette époque par le personnage fictif de Nicolas Chauvin, repris dans de nombreuses œuvres littéraires et dont le patronyme a d’ailleurs donné naissance au mot « chauvinisme ». La résurgence de ce mythe à cette époque illustre ainsi, outre l’exaltation du sentiment patriotique et du sentiment d’héroïsme militaire propre à l’épopée napoléonienne, l’importance de la conscription dans les contingents des troupes de la grande armée.

Horace Vernet (1789–1863), Le soldat laboureur, 1820, huile sur toile, Wallace collection.
Horace Vernet (1789–1863), Le soldat laboureur, 1820, huile sur toile, Wallace collection.

Au moment de la 1ère Restauration, en 1814, le roi Louis XVIII fait abolir la conscription et réinstaure un service militaire basé uniquement sur le volontariat; mais le nombre de volontaires étant insuffisant pour remplir les effectifs annuels, la conscription est rétablie dès 1818 par la loi Gouvion de Saint-Cyr, qui perfectionne le système de recrutement de l’armée de Terre et restera inchangée jusqu’en 1872. Cette loi conserve une conscription à but supplétif basée sur le tirage au sort, avec des quotas exigés à chaque collectivité parmi sa population masculine âgée de 20 ans et un recrutement à l’échelle cantonale, et elle institutionnalise la possibilité de remplacement par une tierce personne qui existait déjà sous l’Empire.

La durée de conscription est allongée à six ans afin de limiter les taux de remplacement et de ne pas imposer des quotas trop lourds aux collectivités; néanmoins, il existait une multitude de moyens pour ceux qui avaient tiré le mauvais numéro d’y échapper, les fameuses dispenses prévues par la loi. Tout d’abord des conditions physiques : une taille inférieure à 1m54 (ce qui, de fait, excluait la plupart des populations ouvrières, dont les conditions de travail physique harassantes depuis le plus jeune âge les exposaient à une taille rachitique), une mauvaise vision, une mauvaise dentition qui ne permettrait pas de déchirer les cartouches, ou bien encore un index droit coupé, ce qui donna lieu à de nombreuses mutilations volontaires. A cela s’ajoutaient des conditions familiales : outre les jeunes hommes déjà mariés ou veufs avec enfants, sont également exemptés les fils uniques ou  fils aînés d’une femme veuve, d’un homme aveugle ou septuagénaire, les aînés de familles orphelines ainsi que ceux dont un frère est mort sous les drapeaux. Enfin, un certain nombre de métiers échappaient à la conscription : il s’agit particulièrement des membres du clergé et prêtres séminaristes, des enseignants et de tous les étudiants des écoles de la haute fonction publique engagés pour 10 ans à servir la nation, sous condition qu’ils obtiennent leur diplôme. Enfin, le remplacement sera pratiqué tout au long du XIXème siècle dans les milieux aisés, et des agences spécialisées sont même créées chargées de mettre en contact le jeune homme de bonne famille appelé sous les drapeaux avec son remplaçant « volontaire », poussé par des motivations d’ordre économique.

Pierre Georges Jeanniot (1848–1934), Réservistes de 1870,1882, huile sur toile,hôtel des Invalides, Paris.
Pierre Georges Jeanniot (1848–1934), Réservistes de 1870,1882, huile sur toile,hôtel des Invalides, Paris.

Si cette conscription demeura en place pendant de nombreuses années, l’humiliante défaite infligée à la France par l’armée prussienne en 1870 amène rapidement dans le débat public une remise en question du mode de fonctionnement de l’armée française. Ainsi, beaucoup considèrent que l’organisation de l’armée prussienne, avec un régiment d’actifs composé d’appelés et renforcé par des réservistes en cas de guerre, ainsi que la conception prussienne stricte du service militaire obligatoire sont l’une des principales clefs de la victoire ennemie. A partir de 1871, tous les pays européens se mettent à copier les institutions militaires prussiennes, et la France fait alors figure d’élève modèle. En 1871, Léon Gambetta scande à l’Assemblée cette phrase célèbre : « Que pour tout le monde il soit entendu que quand en France un citoyen est né, il est né soldat ».  Plus question désormais des multiples exceptions et petits arrangements qui faisaient du système de conscription prévalant jusque là un système désorganisé. Sous la IIIème République,  un certain nombre d’exemptions sont relevées, comme par exemple celle des prêtres et des enseignants, et le service militaire s’universalise de plus en plus au gré des réformes successives. Les jeunes appelés sous les drapeaux incarnent alors tous les espoirs patriotiques et les rêves de revanche de la nation, comme l’illustre cette célèbre toile d’Edouard Detaille intitulée Le rêve et qui montre des jeunes conscrits en train de rêver aux gloires de la grande armée pendant les manœuvres d’été en Champagne.

Édouard Detaille (1848–1912), Le Rêve, 1888, huile sur toile, musée d'Orsay.
Édouard Detaille (1848–1912), Le Rêve, 1888, huile sur toile, musée d’Orsay.

Finalement, la politique militariste de la IIIème république et le modèle de la « nation armée » qu’elle favorise, contribuant à enraciner le patriotisme populaire chez les jeunes citoyens prêts à mourir sous les drapeaux, triomphe en 1905 avec la promulgation de la loi Berteaux qui restera en vigueur tout au long du XXème siècle et instaure un service militaire universel et obligatoire pour tous d’une durée de deux ans. Le tirage au sort, les remplacements et les exemptions sont définitivement supprimés, contribuant ainsi à rétablir l’égalité des citoyens devant la conscription. Après avoir effectué son service militaire, qui passe de deux à trois ans avec la loi Barthou en 1913, et avoir fait partie de l’armée active jusqu’à ses 23 ans, le Français reste mobilisable pendant 25 ans : dans la réserve de l’armée active jusqu’à ses 34 ans, dans l’armée territoriale jusqu’à ses 41 ans et dans la réserve de l’armée territoriale jusqu’à ses 48 ans. Les hommes déclarés inaptes pour des raisons physiques demeurent astreints à des obligations militaires sous forme de service auxiliaire.

Pierre Georges Jeanniot (1848–1934), Élèves caporaux sur l'esplanade des Invalides, 1883, huile sur toile, collection privée.
Pierre Georges Jeanniot (1848–1934), Élèves caporaux sur l’esplanade des Invalides, 1883, huile sur toile, collection privée.

Au début du XXème siècle, alors que la France prépare l’affrontement armé qui devient de plus en plus inévitable entre les grandes puissances européennes, différents plans de mobilisation sont élaborés, et c’est le dernier d’entre eux, le célèbre plan XVII, qui est déclenché le 1er août 1914 en réponse à l’Allemagne qui se prépare aussi à la guerre. La mobilisation générale est décrétée, comprenant non seulement l’armée active mais aussi la réserve de l’armée active, l’armée territoriale et la réserve de l’armée territoriale. Au total, environ 8 410 000 soldats seront ainsi mobilisés au cours de la Première Guerre mondiale. A peine 21 ans après la fin de la guerre, une seconde mobilisation générale est décrétée lors de l’entrée de la France dans la Seconde Guerre Mondiale, appelant sous les drapeaux 5 millions d’hommes de septembre 1939 à  juin 1940.

Victor Prouvé (1858-1943),Les adieux d'un réserviste (Le départ du soldat) ou Pour la patrie, 1887, huile sur toile, Collection de la salle d'honneur du 26°RI, Délégation Militaire Départementale de Meurthe-et-Moselle, musée Lorrain, Nancy.
Victor Prouvé (1858-1943),Les adieux d’un réserviste (Le départ du soldat) ou Pour la patrie, 1887, huile sur toile, Collection de la salle d’honneur du 26°RI, Délégation Militaire Départementale de Meurthe-et-Moselle, musée Lorrain, Nancy.

Mais l’issue de la Seconde guerre mondiale met fin au principe de mobilisation générale: l’apparition d’une nouvelle arme de destruction massive, la bombe atomique, ainsi que l’importance croissante de l’aviation dans les combats mettent fin à l’ère des grandes batailles de position. La guerre évolue, les affrontements de fantassins devenant bien plus tactiques, à l’échelle de l’escarmouche ou du combat urbain, et la victoire désormais ne se joue plus au nombre de soldats alignés mais aux innovations technologiques. La guerre d’Algérie (1958-1962) sera le dernier conflit armé faisant appel aux conscrits français, et sous la Vème République, le service militaire s’adapte à une nouvelle conception de la nation : devenu service national en 1965, il peut désormais être remplacé par un service civil au titre de l’objection de conscience, tandis que sa durée passe à un an en 1971, puis à 10 mois en 1992. Finalement, en 1996, le président de la République nouvellement élu Jacques Chirac annonce sa décision de mettre fin au service national, devenu inutile avec la spécialisation de l’armée de métier. En 2002, la conscription est suspendue et est remplacé par un « parcours citoyen » composé d’un recensement, d’une information sur la Défense nationale délivrée au sein des lycées et d’une journée « défense et citoyenneté », le service national restant ouverts aux jeunes qui souhaitent l’effectuer. Néanmoins, comme l’ont montré les récents débats sur le sujet, le rétablissement d’un service national obligatoire composé au choix d’un service militaire ou d’un service civique proposé par le Président Emmanuel Macron demeure d’actualité, non plus pour des raisons militaristes mais pour des raisons d’éveil à la citoyenneté et de cohésion nationale, les conflits sociaux du pays ayant pris le pas sur les conflits armés.

Sources :

Annie Crépin, Histoire de la conscription, Paris, Gallimard, Folio histoire, 2009.

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