Quand les filles purent aller à l’école

Le 11 juillet 1975, la très critiquée loi Haby de généralisation de l’enseignement met timidement fin à un principe existant depuis plus d’un siècle et consacré par Jules Ferry  en 1882 : les écoles de filles. Cette loi marque le chapitre final d’un volet de l’histoire de l’école en France parfois méconnu, celui de l’éducation des filles, qui est restée longtemps distincte de celle des garçons et sera révolutionnée tout au long du XIXème siècle, où s’imposa progressivement la nécessité d’une instruction publique féminine. Retour aujourd’hui sur  l’intégration, longue et laborieuse, des filles dans le système scolaire, et sur son histoire marquée par la rivalité symbolique entre enseignement clérical et enseignement laïc…

Pour comprendre l’histoire de l’éducation féminine en France, il est d’abord indispensable de comprendre que celle-ci est restée très longtemps indissociable de l’éducation religieuse. Alors qu’un enseignement masculin public, allant des cours primaires jusqu’aux universités et dont le modèle pourrait être qualifié de séculier, était apparu dès le Moyen-âge, l’éducation des filles demeurait quant à elle cantonnée à la sphère privée, qu’elle se fasse à la maison avec  l’éducation maternelle ou dans les couvents. Cette séparation entre les deux sexes s’exprimait dans la France pré-révolutionnaire aussi bien à l’école que dans la société, la culture étant l’apanage du genre masculin tandis que les valeurs religieuses et morales étaient inculquées aux femmes.

C’est à partir de la Révolution française que la question de l’éducation va prendre un nouveau tournant. Les mutations sociales et politiques que connait la France, avec notamment le recul de l’influence du clergé dans la société et le développement de la conscience citoyenne, ont un impact notoire sur l’éducation et vont peu à peu imposer la mise en place de l’école gratuite, laïque et obligatoire pour tous. Mais, alors que l’accès des garçons à l’éducation émane d’une volonté publique d’instruction populaire pour former de futurs citoyens, celle des filles, à une époque où les femmes n’ont aucun droit civique, va endosser une valeur avant tout symbolique dans un siècle marqué par l’anticléricalisme.

Eugen von Blaas (1843–1932), Le spectacle de marionnettes, 1887, huile sur toile, collection privée.
Eugen von Blaas (1843–1932), Le spectacle de marionnettes, 1887, huile sur toile, collection privée.

Si pendant la période révolutionnaire une première forme d’éducation séculière féminine s’était développée avec la fermeture des couvents, l’instruction des filles fut ensuite largement négligée par les politiciens pendant la première moitié du XIXème siècle, où celle-ci retourna à sa forme cléricale tout en se développant grâce aux pensionnats et établissements religieux qui ouvrent leurs portes un peu partout et permettent à des fillettes de la petite bourgeoisie de recevoir une éducation extérieure au foyer. A l’inverse, l’éducation des garçons à cette période est surtout caractérisée par la multiplication des établissements laïcs. C’est donc l’enseignement masculin qui suscite dans un premier temps l’intérêt des autorités et les amène à prendre des mesures pour organiser l’instruction publique. En 1833, la loi Guizot pose l’un des premiers jalons vers l’école obligatoire en contraignant chaque département à ouvrir une école normale destinée à former les instituteurs et  chaque commune de plus de 500 habitants à entretenir une école de garçons; néanmoins, ces dispositions législatives ne s’étendaient pas aux filles.

Jean-Baptiste Jules Trayer (1824–1909), Enfants bretons à l'école, 1882, aquarelle sur crayon sur papier, collection privée.
Jean-Baptiste Jules Trayer (1824–1909), Enfants bretons à l’école, 1882, aquarelle sur crayon sur papier, collection privée.

En 1836, cette loi est timidement complétée par l’ordonnance Pelet qui formule le souhait que les communes ouvrent également les écoles de filles; néanmoins ce premier texte officiel en faveur de l’éducation féminine ne possédait pas de caractère contraignant mais une simple portée incitative. Finalement, la loi Falloux de 1850 impose l’ouverture  d’une école de filles dans chaque commune de plus de 800 habitants, mais, en organisant par ailleurs la liberté d’enseignement, cette loi contribua aussi à la multiplication des écoles privées religieuses qui resteront le principal foyer d’enseignement primaire et secondaire jusqu’à la fin du Second Empire. Cet état de fait est particulièrement vrai pour les filles, comme en témoignent les chiffres puisqu’en 1863, les « congréganistes » religieuses représentent 70% des institutrices primaires, la tradition voulant alors que les filles soient éduquées par des femmes et les garçons par des hommes.

Jan Verhas (1834-1896), La revue des écoles en 1878, 1880, huile sur toile,Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
Jan Verhas (1834-1896), La revue des écoles en 1878, 1880, huile sur toile,Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Malgré cette prépondérance de l’enseignement religieux durant la période, le Second Empire constituera un moment charnière pour l’éducation des filles. Le ministre de l’Instruction, l’historien Victor Duruy, se montre particulièrement sensible à cette question, soutenu en cela par l’impératrice Eugénie. En 1867, il promulgue une loi portant son nom qui aligne les standards d’ouverture d’une école de filles sur ceux des écoles de garçons, toutes deux étant désormais obligatoires pour les communes de plus de 500 habitants. Cette réforme a pour effet d’augmenter de 17,5% le nombre de petites filles scolarisées, et ce sont environ les 2/3 d’entre elles qui peuvent bénéficier d’un enseignement primaire à cette époque. Victor Duruy incite également les grandes villes à ouvrir des cours secondaires qui constituent un équivalent féminin aux lycées de garçons créés par Napoléon, mais certaines communes, comme Strasbourg, refusent.

Norbert Goeneutte (1854-1894), La leçon, date inconnue, collection privée.
Norbert Goeneutte (1854-1894), La leçon, date inconnue, collection privée.

Malgré ces efforts, la persistance de l’enseignement religieux au moment où la 3ème république est proclamée en 1870, devient à l’origine de la loi la plus célèbre portant sur la mise en place d’une instruction laïque, gratuite et obligatoire pour les filles comme pour les garçons, la loi Jules Ferry de 1882.  Si cette loi instaure donc une véritable égalité entre filles et garçons face à l’école, les motivations de cette égalitarisme ne sont pas tant philanthropiques que politiques : le fait que l’instruction des filles se trouve alors en majorité dans le giron des congrégations religieuses pose problème aux républicains anticléricaux comme Jules Ferry qui souhaitent soustraire le sexe féminin de cette mainmise de la religion par crainte que les femmes ne propagent ensuite les idées conservatrices de l’autre camp à leurs époux. Dans un discours célèbre, Jules Ferry énonce bien cette opposition : « Il faut choisir, Citoyens, il faut que la femme appartienne à la Science, ou qu’elle appartienne à l’Église« .

 Richard Hall (1860-1942), La classe manuelle. École de petites filles, 1890, huile sur toile, musée des beaux-arts de Rennes.
Richard Hall (1860-1942), La classe manuelle. École de petites filles, 1890, huile sur toile, musée des beaux-arts de Rennes.

Pour autant, la loi Jules Ferry n’instaure pas d’égalité dans les faits. Tout d’abord, l’enseignement secondaire demeure fortement inégalitaire. Avec la loi Camille Sée de 1880, les cours secondaires créés par Victor Dury sont remplacés par des lycées pour filles, mais ces-derniers demeurent payants, dont uniquement accessibles aux jeunes filles de bonnes familles, et rares, parfois seulement un par département. En outre, les programmes des lycées féminins diffèrent sensiblement de ceux des lycées masculins, particulièrement en sciences où les lycéennes ne reçoivent qu’une initiation limitée, mais aussi en grec, latin et philosophie, trois disciplines réservées exclusivement aux garçons. Enfin, contrairement aux garçons, les filles, qui ne sont pas encore admises à faire des études supérieures,  ne préparent donc pas le baccalauréat mais un simple certificat d’études à valeur symbolique. Malgré le succès de Julie-Victoire Daubié, première bachelière en 1861 , il faudra attendre 1924, année où les programmes des filles deviennent identiques à ceux des garçons, pour que les lycéennes puissent enfin passer le baccalauréat.

Jean Béraud (1849-1935), La sortie du lycée Condorcet, 1903, huile sur toile, musée Carnavalet.
Jean Béraud (1849-1935), La sortie du lycée Condorcet, 1903, huile sur toile, musée Carnavalet.

Cette inégalité des programmes s’applique aussi à l’instruction primaire, où ils reproduisent pendant de nombreuses décennies la répartition traditionnelle des rôles dévolus à chaque sexe. Les garçons sont astreints à des exercices militaires tandis que les filles, destinées à devenir de futures épouses et mères, ont des cours de travaux à l’aiguille. L’éducation vise ainsi à reproduire l’édifice normatif contraignant prévalant encore en cette fin de siècle, qui voit dans le dimorphisme sexuel le signe d’une civilisation supérieure.  Dans l’opinion populaire, une femme accomplie n’est pas une intellectuelle, et celles qui se piquent de connaissances effraient car la culture est perçue comme le propre de l’homme et l’on craint qu’elle ne s’accompagne chez la femme d’une masculinisation générale du comportement et des mœurs, donnant d’ailleurs naissance au cliché de « l’hommasse » colporté dans de nombreuses gazettes à cette époque. Hormis les écoles maternelles crées par Pauline Kergomard en 1881, qui étaient les seules à pratiquer la mixité et les seules à avoir exclusivement des institutrices femmes (car considérées comme plus…maternelles), l’enseignement était non mixte, à l’exception des petites écoles des villages ruraux, qui ne possédaient souvent qu’une classe unique pour tous les niveaux et pour les deux sexes, cette mixité étant prévue expressément dans de telles conditions par la loi Goblet de 1886.

Henri Jules Jean Geoffroy, dit Géo (1853 - 1924), L'école maternelle, 1898,musée de l'échevinage, Saintes.
Henri Jules Jean Geoffroy, dit Géo (1853 – 1924), L’école maternelle, 1898,musée de l’échevinage, Saintes.

Néanmoins, en parallèle, un certain nombre d’initiatives se développèrent promouvant l’idée d’une coéducation entre filles et garçons, et qui, fournissant aux enfants des deux sexes un enseignement commun et en commun, ont joué un rôle précurseur en matière de mixité scolaire. Ces initiatives provenaient alors des milieux anarchistes et libertaires : en 1880, le pédagogue Paul Robin est nommé par le directeur de l’Enseignement primaire Ferdinand Buisson à la tête de l’orphelinat de Cempuis, où il met en application ses principes d’éducation intégrale athée et apatriotique et s’empresse d’ouvrir les portes  de l’établissement aux filles, ce qui causa alors à l’époque un véritable scandale devant cette première école mixte française. Après la démission de Paul Robin de l’orphelinat de Cempuis face aux pressions politiques en 1894, son ambition éducative est reprise en 1904 par l’anarchiste Sébastien Faure, qui fonda cette année-là La Ruche à Rambouillet, école mais aussi espace de vie communautaire destiné  à forger, par la vie au grand air et la coopération, des êtres vigoureux, sains et beaux soustraits de l’influence de l’État comme de l’Église. Néanmoins, de telles initiatives demeuraient exceptionnelles et il faudra attendre les années 1960 pour que la mixité s’impose peu à peu dans les écoles françaises, et 1975 pour que celle-ci soit finalement rendue obligatoire pour l’enseignement public avec la loi Haby.

Carte postale éditée par l'imprimerie de la Ruche de Rambouillet : les enfants sont dans la salle de classe unique de l'école.
Carte postale éditée par l’imprimerie de la Ruche de Rambouillet : les enfants sont dans la salle de classe unique de l’école.

Sources:

Lucie Wieruszeski. Les institutrices au XIXe siècle : témoins et militantes de la condition féminine ?. Education. 2012.

Mayeur Françoise. L’éducation des filles en France au XIXe siècle : historiographie et problématiques. In: Problèmes de l’histoire de l’éducation. Actes des séminaires organisés par l’École française de Rome et l’Università di Roma – la Sapienza (janvier-mai 1985) Rome : École Française de Rome, 1988. pp. 79-90. (Publications de l’École française de Rome, 104)

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