Quand on mangea les animaux du zoo de Paris pour survivre : le siège de 1870

Le 19 juillet 1870, l’Empire français de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Moment crucial de l’histoire de l’Allemagne dont il a permis l’unification, la guerre franco-prussienne est aussi un moment capital pour l’histoire de France, sonnant à la fois la chute du Second Empire et la naissance de la IIIème République, et posant les prémices d’une rivalité avec les voisins d’outre-Rhin qui atteindra son acmé avec la Première guerre mondiale. Bien que cette guerre fut relativement courte, l’armistice étant signée le 28 janvier 1871, un épisode particulièrement long et sanglant de ce conflit symbolise encore le traumatisme qu’il constitua pour les Français… Retour aujourd’hui sur le Siège de Paris et sa conclusion qui sera l’un des catalyseurs de la Commune.

Après moins de deux mois de conflit, le 2 septembre 1870, l’armée française capitule face aux Prussiens à Sedan et Napoléon III est fait prisonnier. Deux jours plus tard la IIIème République est proclamée, ainsi que la consitution d’un gouvernement provisoire de la défense nationale. Mais les Prussiens ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin et continuent leur progression dans le territoire, arrivant le 17 septembre en Ile-de-France, où les troupes françaises tentent en vain de leur reprendre la place-forte de Chatillon, avant de se replier dans Paris. Son abandon coûtera cher aux Français, puisque c’est depuis la position stratégique verrouillant l’accès à la capitale du plateau de Chatillon que les Prussiens déploient leur artillerie lourde. Paris se retrouve totalement encerclée le 19 septembre.

L’entrevue secrète entre le ministre des Affaires étrangères Jules Favre et le chancelier prussien Otto von Bismarck au château de Ferrières prévue le 19 septembre avait laissé l’espoir d’un accord commun, mais elle ne fit qu’envenimer la situation : les conditions de reddition imposée par  Bismarck, une lourde indemnité et l’annexion de l’Alsace et la Moselle, scandalisent le ministre et mettent un terme aux négociations. Malgré la déroute de l’armée impériale, les Parisiens pensent encore pouvoir résister facilement à l’envahisseur prussien grâce à leurs  400 000 soldats. Néanmoins, cette armée est très mal préparée au conflit. Elle se compose en majorité des effectifs de la célèbre Garde nationale crée en 1789, mais cette milice bourgeoise destinée à la défense du territoire en cas d’attaque sur son sol, et rejointe alors par de nombreuses personnalités comme les peintres Edgar Degas et Edouard Manet (qui se retrouvent sous les ordres du peintre académique Ernest Meissonier) est en fait très inexpérimentée, moins d’un quart des soldats ayant reçu un véritable entraînement militaire. Finalement, la garde nationale s’avère même inutile, puisque les Prussiens, décidés à venir à bout de la résistance des 2 millions de Parisiens par la faim et l’épuisement, entament le siège de Paris.

Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815–1891), Le siège de Paris, 1884, huile sur toile, musée d'Orsay.
Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815–1891), Le siège de Paris, 1884, huile sur toile, musée d’Orsay.

Dès le 18 septembre, les communications avec la province sont coupées et le gouvernement doit inventer des solutions pour déjouer l’armée prussienne et transmettre malgré tout les informations entre Paris et Tours, où une délégation gouvernementale a été installée pour organiser la défense nationale. Mais la plupart de ces tentatives de communication  toutes plus farfelues les unes que les autres se révèlent peu concluantes : une bonne partie des nombreux pigeons voyageurs, qui demeurent le moyen de communication le plus sûr, sont interceptés par les faucons prussiens; la tentative de transmission de signaux électriques par la Seine s’avère infructueuse (mais elle sera reprise plus tard pour élaborer le système des ondes radios); et les deux câbles télégraphiques installés avant le siège sont sectionnés. On envoie même des plongeurs partis depuis la province et censés rejoindre ensuite Paris intro-muros via le fond de la Seine, mais ils atterrissent malencontreusement en Bavière, et ni les chiens porteurs de messages ni les boules en métal remplies de courriers envoyées via la Seine depuis la ville de Moulins (les « boules de Moulins ») ne rejoignirent la capitale.

Jules Didier (1831-1914) et Jacques Guiaud (1811-1876), Départ de Gambetta pour Tours sur "l'Armand Barbès", le 7 octobre 1870, 1872, huile sur toile, musée Carnavalet.
Jules Didier (1831-1914) et Jacques Guiaud (1811-1876), Départ de Gambetta pour Tours sur « l’Armand Barbès », le 7 octobre 1870, 1872, huile sur toile, musée Carnavalet.

Face à ce déploiement de moyens sans aucun résultat, le photographe Nadar et les deux aérostiers Camille Dartois et Jules Duruof proposent de recourir à une nouveau moyen de locomotion, alors encore avant-gardiste : les ballons dirigeables. Ils constituent la Compagnie d’Aérostiers, qui met des ballons montés à la disposition du gouvernement de la Défense nationale afin d’établir des correspondances hors de la capitale. Du 23 septembre 1870 au 28 janvier 1877, 65 ballons quitteront ainsi la capitale à partir de la place Saint-Pierre, au pied de la butte Montmartre, transportant 2 à 3 millions de lettres, 381 pigeons voyageurs, mais aussi 164 personnes. Néanmoins, tous étaient loin d’arriver à destination, et de nombreux ballons s’abîmèrent dans l’Océan ou atterrirent dans des villes éloignées. Le plus célèbre de ces convois en ballon fut néanmoins un succès : le 7 octobre 1870, le ministre de l’intérieur Léon Gambetta part pour Tours  rejoindre le gouvernement replié dans la capitale tourangelle. Le ministre quitte la ville à bord d’un ballon intitulé l’Armand Barbès accompagné de 2 autres membres du gouvernement, la laissant désormais au seul commandement du général des Armées Jules Trochu.

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Le tableau à droite immortalise, à la fin du mois de novembre 1870, ces célèbres envols de ballons de la capitale, en représentant une allégorie féminine de Paris armée de son fusil qui salue d’un geste d’espoir la nacelle s’élançant dans le ciel. Sur l’insistance du public, Puvis de Chavannes la compléta début 1871 avec  la toile de gauche montrant une situation beaucoup plus anxiogène à bord de la ville assiégée et épuisée par ce blocus, avec une allégorie de Paris qui tente de protéger dans ses bras le fragile oiseau symbole d’espoir que le rapace prussien tente de lui dérober. (Pierre Puvis de Chavannes, Le pigeon 1871, huile sur toile, musée d’Orsay ; et Pierre Puvis de Chavannes, Le ballon, 1870, huile sur toile, musée d’Orsay)

 Mais à l’intérieur de la capitale, la situation se dégrade rapidement. Un hiver des plus rudes s’installe, avec des températures glaciales qui peuvent descendre jusqu’à -20°, mais le plus difficile reste la pénurie alimentaire qui touche toutes les populations. Devant les vitrines des boutiques converties en cantines municipales, les foules font la queue pendant des heures pour obtenir de quoi manger.  Les boulangers fabriquent un pain noir à la composition obscure, et la viande venant à manquer rapidement, on abat les animaux du zoo du Jardin des plantes, dont la viande est servie dans les restaurants de luxe de la capitale,  mais aussi les rats, les chiens, les chats et 2/3 des 100 000 chevaux présents dans la capitale. En outre, les vaches de la capitale ayant elles aussi été abattues pour leur viande, le lait vient bientôt à manquer, ce qui provoque une hausse significative de la mortalité infantile notamment dans les populations ouvrières qui sont les plus durement frappées par la famine. La situation devient encore plus dramatique à partir du 5 janvier, lorsque l’armée prussienne se met à bombarder la ville, affaiblissant encore davantage le moral d’une population affamée.  Ces mois de privation exacerbent les tensions politiques dans la capitale, notamment au sein de la Garde nationale soumise à une propagande anarchiste et révolutionnaire et majoritairement hostile au gouvernement, qu’elle accuse de faire peu d’efforts pour défendre efficacement Paris contre les Prussiens et de préparer en secret une armistice qui sauvegarderait ses intérêts.

Henri Pille (1844-1897), Cantine municipale pendant le siège de Paris (1870-1871), 1875, huile sur toile, musée Carnavalet.
Henri Pille (1844-1897), Cantine municipale pendant le siège de Paris (1870-1871), 1875, huile sur toile, musée Carnavalet.

Entre octobre et janvier, six batailles furent livrées en Ile-de-France afin de desserrer l’étau prussien, mais les troupes sorties de Paris se heurtèrent à une résistance redoutable et ne parvinrent pas à bouter l’ennemi hors de l’Ile-de-France. Pire encore, ces conflits, et notamment les défaites sanglantes de Champigny, Montretout et Buzenval, achevèrent de consommer la rupture entre la garde nationale majoritairement républicaine et l’armée régulière. Davantage que réellement destinées à vaincre les Prussiens, ces sorties militaires mal préparées apparaissent pour les Républicains comme un moyen utilisé par le général Trochu pour calmer les ardeurs révolutionnaires de la garde nationale en opérant des saignées dans leurs rangs.

Alphonse de Neuville (1836–1885), Défense de la porte de Longboyau, château de Buzenval, le 21 octobre 1870, 1879, huile sur toile, musée de l'Armée.
Alphonse de Neuville (1836–1885), Défense de la porte de Longboyau, château de Buzenval, le 21 octobre 1870, 1879, huile sur toile, musée de l’Armée.

Alors que le gouvernement français signe finalement l’armistice le 26 janvier, acceptant finalement les conditions refusées par Favre en septembre, une grande partie des Parisiens et notamment les membres de la Garde nationale se sentent trahis, ayant le sentiment d’avoir souffert pendant des mois pour rien et d’avoir été empêchés de défendre véritablement la capitale.  Ainsi, les élections organisées dès le mois de février sur l’insistance de Bismarck ont un enjeu capital et s’apparentent à un référendum sur l’acceptation ou le rejet de la paix avec l’Allemagne, opposant les républicains radicaux représentés par Léon Gambetta, hostiles à l’armistice, et les républicains modérés représentés par Thiers, favorables à la paix, soutenus par les monarchistes (bonapartistes, légitimistes ou orléanistes). Ce sont ces derniers qui remportent les élections, portés par le vote des campagnes, tandis que les villes ont plutôt voté pour le camp républicain. Ainsi, le résultat de ces élections et les premières décisions prises par le nouveau gouvernement (notamment le déplacement de l’Assemblée à Versailles) achèvent de consommer la rupture entre les Parisiens, d’allégeance républicaine radicale et furieux de n’avoir pas pu se défendre davantage, et le reste du pays : le 18 mars sera proclamée la Commune de Paris, un soulèvement violent qui sera réprimé dans le sang et continue encore de diviser profondément l’opinion et les historiens.

Finalement, le triomphe de la IIIème République, qui l’emporte définitivement à partir de  la fin des années 1870,  se chargera de nourrir une mémoire plus pacifiée des évènements tragiques du Siège de Paris.  En 1879, le gouvernement choisira le sculpteur Ernest Barrias pour réaliser un groupe en bronze honorant la mémoire des Parisiens défendant leur ville contre les Prussiens, intitulé  La Défense de Paris et qui donnera son nom à ce qui est devenu l’un des quartiers les plus emblématiques de la capitale où ce monument est érigé, La Défense.

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Louis-Ernest Barrias (1841-1905), La Défense de Paris, 1883, bronze. Crédits photos : xiquinhosilva, licence Creative Commons 2.0

Sources:

Jules Claretie, Paris assiégé. Journal 1870-1871.

Adrien Mentienne, Souvenirs du Siège de Paris et des Batailles de la Marne en 1870.

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