La naissance des loisirs sportifs en France

Si la pratique du sport en tant que loisir existe depuis au moins l’Antiquité grecque et ses Jeux olympiques, pendant de nombreux siècles elle fut l’objet d’un relatif oubli en Europe, étant réservé uniquement aux populations aisées à travers des activités très spécifiques comme l’escrime ou le jeu de paume. Mais à la fin du XIXème siècle, à la Belle-Epoque, de nouvelles disciplines apparaissent et l’on redécouvre les bénéfices du sport sur les populations, qui se démocratise et est associé à une modernité urbaine et hygiéniste. Retour sur un moment de l’Histoire qui a vu naitre le Tour de France, les nouveaux Jeux Olympiques et les loisirs sportifs…

Durant la première moitié du XIXème siècle, le sport était encore envisagé comme une activité réservée aux populations aisées et se limitait aux courses de chevaux, au canotage, à la pêche, au tir à l’arc et à l’escrime. Des peintres issus de la haute bourgeoisie comme Edgar Degas ou Gustave Caillebotte immortalisent ces activités dans leurs toiles. Mais deux disciplines plus accessibles à l’ensemble de la population, car ne nécessitant pas d’équipements coûteux, la gymnastiques et l’athlétisme, vont bientôt connaître un développement accéléré à partir du Second Empire.

Gustave Caillebotte (1848–1894), Les Périssoires, 1877, huile sur toile,Milwaukee Art Museum.
Gustave Caillebotte (1848–1894), Les Périssoires, 1877, huile sur toile,Milwaukee Art Museum.

Le premier sport populaire à se démocratiser en France est la gymnastique,  à laquelle dès les années 1860 on reconnait des vertus éducatives mais aussi une fonction sanitaire censée prévenir l’apparition et le le développement des maladies, en particulier chez les enfants des milieux ouvriers. Après avoir commandé une étude sur la pratique de la gymnastique dans les écoles belges et allemandes, le ministre de l’Instruction Publique du Second Empire Victor Duruy promulgue en 1869 un décret instituant cette discipline au programme des lycées, collèges, écoles primaires et écoles normales de garçons. L’année suivante, la défaite militaire de 1870 face à la Prusse achève de convaincre les politiciens de la nécessité d’une éducation physique parmi les populations masculines, et dans le sillon du militarisme qui baigne la IIIème République, le ministre de l’Instruction publique Paul Bert instaure en 1882 l’obligation de mettre en place des cours de gymnastique et d’exercices militaires dans les écoles de garçons. Mais la gymnastique connait le même succès chez les adultes, et en 1875, l’Union des Sociétés de gymnastique de France est créée, devenant la première fédération sportive du pays et contribuant pour beaucoup à la grande popularité de ce sport à la Belle-Epoque. Enfin, la Fête fédérale de gymnastique organisée chaque année à partir de 1878 et à laquelle assistent tous les Présidents du début de la IIIème République constitue pendant longtemps la plus grande manifestation sportive nationale, faisant défiler plus de 10 000 athlètes de plus de 800 sociétés différentes, d’autant plus appréciée qu’elle est alors perçue comme un véritable rassemblement patriotique dans le contexte de la montée des nationalismes et la préparation de la population à une guerre revancharde contre l’Allemagne.

Fête de la gymnastique sur l'avenue de Paris à Versailles, archives du musée du château de Versailles.
Fête de la gymnastique sur l’avenue de Paris à Versailles, archives du musée du château de Versailles.

L’athlétisme, et notamment la course à pied, connait aussi un succès non démenti à partir des années 1870 et joua également un rôle majeur à cette époque,  si bien que les deux associations majeures d’athlétisme, le Racing Club du Bois de Boulogne et le Stade français de Saint-Cloud, toutes deux fondées en 1882, décident de créer en 1887 une Union des sociétés françaises de course à pied, une fédération sportive chargée d’organiser les rencontres et de réglementer les différentes associations de course à pieds afin de lutter contre la multiplication des paris sportifs.

Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d'Avray.
Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d’Avray.

Néanmoins, le véritable tournant pour le sport en France s’opère à partir des années 1880, où de nombreuses activités nouvelles apparaissent, pour beaucoup importées d’Angleterre. C’est le cas du football et du rugby, qui se font d’abord connaître en France par l’intermédiaire du milieu scolaire bourgeois des lycées de garçons, où ils deviennent vite très populaires. Importé quant à lui en France via les touristes anglais dans les stations balnéaires, le tennis devient lui aussi un loisir très prisé à cette époque, mais davantage réservé à la bourgeoisie et à l’aristocratie. Enfin, véritable sport national, le vélo connait, grâce à l’invention en 1884 de la bicyclette de sécurité, également surnommée « petite reine » et complétée en 1891 par sa version sportive le vélo de course, un succès impressionnant et conquiert toutes les catégories de population. Comme le souligne l’historien Maurice Agulhon, le développement du sport moderne à cette époque est intrinsèquement lié au développement urbain, qui permet la mise en place d’infrastructures dédiées inexistantes à la campagne et intégrées dans la construction de la ville au même titre que les lieux de divertissement (gymnases, piscines, stades, vélodromes..).

Jean Béraud (1848-1935), Le Chalet du cycle au bois de Boulogne, v.1900, huile sur toile, Musée Carnavalet.
Jean Béraud (1848-1935), Le Chalet du cycle au bois de Boulogne, v.1900, huile sur toile, Musée Carnavalet.

Face à l’essor de ces nouvelles activités sportives, l’Union française de courses à pied va jouer un rôle décisif, puisqu’elle décide en 1889 d’intégrer en son sein de nouvelles disciplines (rugby à XV, hockey sur gazon, escrime, natation) disposant chacune de sa propre commission dédiée. Elle change alors de nom pour devenir l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques également connue sous le nom d’USFSA, et constituera le principal acteur organisationnel des compétitions sportives nationales à la Belle-Epoque. Dominant le paysage sportif français, elle défend alors une vision du sport comme loisir et cherche à contrer la professionnalisation des compétitions. Le football qui est aujourd’hui l’un des sports les plus populaires en France est un temps boycotté par l’USFSA en raison des trop nombreux paris que suscite ce sport outre-manche, mais finit par rejoindre celle-ci en 1894, et la première compétition française de foot est organisée cette même année à Paris.  D’abord limitées aux clubs de la région parisienne, l’USFSA ouvrira progressivement ses compétitions aux clubs provinciaux à partir de 1899, et lorsque le baron Pierre de Coubertin recréé les Jeux Olympiques en 1894, elle est en grande partie chargée de l’organisation de ces-derniers. Les sports seront également mis à l’honneur lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris, où des compétitions sont organisées dans chaque discipline, montrant la place croissante que les loisirs sportifs ont dans la société de la Belle-Epoque.

André Lhote (1882 - 1962), Rugby, 1917, huile sur toile, centre Pompidou.
André Lhote (1882 – 1962), Rugby, 1917, huile sur toile, centre Pompidou.

Si le football, le tennis et l’alpinisme sont alors les sports les plus appréciées parmi les populations aisées, le cyclisme et la gymnastique constituent en revanche les sports les plus populaires au niveau national, accessibles à toutes les catégories de populations. Le cyclisme particulièrement, à la fois sport et moyen de locomotion, connait un succès foudroyant et en 1900 un million de bicyclettes circulent dans le pays. La discipline cyclique bénéficie en outre d’une médiatisation importante  grâce à des courses comme Paris-Roubaix créée en 1896 et Paris-Brest-Paris créée en 1891, ainsi qu’à des journaux comme Le Vélo fondé en 1892, et en 1903, le journaliste Henri Desgrange organise pour la première fois un évènement sportif encore extrêmement suivi aujourd’hui : le Tour de France.

Ramon Casas (1866-1932), El descanso de los ciclistas (Le repos des cyclistes), 1886, huile sur toile.
Ramon Casas (1866-1932), El descanso de los ciclistas (Le repos des cyclistes), 1886, huile sur toile.

Si le sport s’est donc imposé progressivement comme un loisir de premier plan à la Belle-Epoque, associé à l’essor de la modernité, deux conceptions du sport cohabitent à cette époque : l’une, élitiste, destinée à faire de l’athlète masculin un homme catabolique à l’image des statues grecques antiques, et qui transparaît également à travers l’essor du culturisme à cette époque,  est défendue par Pierre de Coubertin qui cherche à la mettre en œuvre dans ses jeux Olympiques. L’autre vision, envisageant à l’inverse l’activité sportive comme une pratique populaire est celle d’Henri Desgrange. Néanmoins, tous deux partagent une même idéologie patriotique et surtout hygiéniste du sport, moyen de lutte privilégié contre la tuberculose et l’alcoolisme.

Frédéric Bazille (1841–1870), Scène d’été ou Les Baigneurs, 1869, huile sur toile, Fogg Museum.
Frédéric Bazille (1841–1870), Scène d’été ou Les Baigneurs, 1869, huile sur toile, Fogg Museum.

Ils partagent en outre aussi une conception exclusivement masculine du sport. En 1906, Pierre de Coubertin exclut l’idée d’une participation féminine aux Jeux Olympiques,  la jugeant «irréalisable, inintéressante, inesthétique et incorrecte». Bien que dans les faits certains sports comme le vélo ou le tennis soient pratiqués autant par les femmes que par les hommes, Henri Desgrange exècre lui aussi l’image d’une femme sportive, déclarant qu’ «il n’est point d’être plus odieux que ce que l’on appelle la femme sportive, celle qui est préoccupé comme nous et presque autant que nous de faire de la marche, du tennis, de l’escrime, du cheval, etc». Il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale et la disparition de l’USFSA, remplacée par des fédérations spécialisées dans un sport unique et correspondant chacune à ses anciennes commissions, pour que le sport féminin commence à obtenir une première reconnaissance officielle en France et pour que les femmes puissent avoir leurs propres championnats sportifs.

John Lavery (1856–1941), The tennis party, 1885, huile sur toile,City of Aberdeen Art Gallery.
John Lavery (1856–1941), The tennis party, 1885, huile sur toile,City of Aberdeen Art Gallery.

Sources :

LEJEUNE Dominique, Histoire du sport. XIXe-XXe siècles, Éditions Christian, coll. « Vivre l’histoire », 2001

TERRET Thierry, Histoire des sports, Paris, L’Harmattan, 

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