Pourquoi le sentiment national n’est pas né à la Révolution Française

Alors que le Haut-moyen-âge était marqué par la célébration des peuples et non celle des territoires, la France commence à être définie à partir du XIIème siècle comme une entité territoriale, politique, culturelle et religieuse spécifique qui la distingue des autres pays voisins et qui justifie un sentiment d’appartenance commun, une construction patriotique qui sera renforcée pendant la Guerre de Cent ans. Si le concept de nation tel que nous le comprenons aujourd’hui n’apparaîtra que bien plus tard, en revanche le sentiment national est bel et bien né à cette époque, fondé sur les trois facteurs d’unité  que sont la foi, l’Histoire et les symboles. Retour sur l’émergence du sentiment national au Moyen-âge et sur les éléments qui contribuèrent à consacrer l’idée de la France en tant que patrie, laissant encore aujourd’hui ses marques dans notre société…

La naissance du sentiment national en France est tout d’abord indissociable de la mise en place d’une histoire nationale à partir du XIIème siècle, et on peut dire à cet titre que ce furent  les historiens qui « firent » la nation. Alors qu’auparavant les clercs se consacraient uniquement à la rédaction d’histoires religieuses universelles, les toutes premières chroniques nationales font leur apparition à l’abbaye de Saint-Denis au XIIème siècle. Un siècle plus tard, Saint-Louis commande au moine Primat de Saint-Denis l’écriture d’une version en langue française de ces chroniques, intitulée Grandes chroniques de France et destinée à retracer l’histoire du royaume depuis ses origines. Pendant les deux siècles suivants, ces chroniques seront mises à jour et complétées par de nouveaux faits à chaque changement de souverain et présenteront une vision cohérente et laudative du passé national, mise à la portée de tous par le biais de manuels illustrés diffusés sur tout le territoire.

Grandes chroniques de France, Cours de philosophie à Paris, fin du XIVème siècle, bibliothèque municipale de Castres.
Grandes chroniques de France, Cours de philosophie à Paris, fin du XIVème siècle, bibliothèque municipale de Castres.

Depuis le Haut-moyen-âge, on construit aussi ce sentiment national par la notion de peuple des Francs, à laquelle dès le VIIème siècle on prête d’ailleurs une origine mythique troyenne puisqu’on les présentait comme les descendants de survivants du sac de Troie venus s’installer ici pour y fonder un nouveau royaume. Si, à partir de 1254, le roi des Francs devient le roi de France (rex Franciae) et la notion de territoire administré commence peu à peu à supplanter celle de peuple, les Français demeurent présentés par les historiens comme une race homogène dont le mythe fondateur est remanié au début du XVème siècle avec la redécouverte de textes latins mettant en avant le rôle historique et guerrier majeur des Gaulois autrefois négligés.  L’instigateur de ce nouveau mythe national est le chroniqueur Jean Lemaire de Belges, qui explique dans ses Illustrations de Gaule et Singularité de Troie que les Gaulois sont partis fonder le royaume de Troie avant de revenir sous la forme des Francs rejoindre leurs frères demeurés en Gaule, permettant ainsi de confondre ces trois peuplades en une seule. A côté de cette histoire officielle se développe une version plus plausible qui fait des Français les descendants d’un couple mythique, les Francs et les Gaulois, unis au moment de la conversion de Clovis au catholicisme qui permit aux Francs « d’épouser des Gauloises ». Enfin, un nouveau mythe fondateur issu de cette seconde version remplacera celui de Lemaire de Belges à partir du XVIème siècle, offrant même une dangereuse justification biologique à la hiérarchie sociale : les nobles descendraient des Francs et le peuple commun des Gaulois, une théorie encore vivace même au moment de la Révolution française.

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Mais cette écriture d’une histoire commune n’est pas le seul facteur d’émergence du sentiment national au Moyen-âge. Encore plus importante apparaît en ce sens la chrétienté, qui fait de la France la fille aînée de l’Église et associait la naissance politique de celle-ci à son entrée dans la chrétienté. Deux évènements historiques marquant la conversion de la France au christianisme firent ainsi l’objet d’une véritable mythification à cette époque et permirent d’associer le sentiment national au sentiment d’être un peuple d’élection divine. Le premier est l’histoire légendaire de Saint-Denis, envoyé par le pape au IIIème siècle afin d’évangéliser la Gaulle, et qui fondera avec ses 6 compagnons les principaux évêchés du royaume, puis mis à mort par le gouverneur romain de la province et décapité, il aurait porté sa tête jusqu’à l’emplacement de l’actuelle basilique qui porte son nom. Cette-dernière devint la nécropole officielle des rois de France à partir d’Hugues Capet, marquant ainsi la collusion entre le christianisme et la nation française incarnée dans la personne du souverain.

Léon Bonnat (1833-1922),Le martyre de saint Denis, 1874-1888, toile marouflée, Panthéon de Paris.
Léon Bonnat (1833-1922),Le martyre de saint Denis, 1874-1888, toile marouflée, Panthéon de Paris.

Le second évènement célébré pour avoir achevé de faire entrer la France dans la chrétienté est le baptême de Clovis en 496, évènement historique auquel l’évêque Hincmar de Reims ajoute en 869 une composante hagiographique via l’intervention d’une colombe céleste amenant la Sainte-Ampoule destinée à oindre le souverain franc dans la continuité des rois bibliques David et Saül.  Ainsi, ces deux évènements faisaient de la France un peuple élu, fruit de l’Alliance entre Dieu et les hommes et chargé de défendre les intérêts de l’Église, un rôle qui s’incarne dans la tradition du sacre propre à notre pays. La France devient assimilée à une nation « très chrétienne », prenant la tête des  nombreuses croisades chargées de sécuriser la route des pèlerins en Terre Sainte entre 1095 et 1291 et trouvant son propre roi saint en la personne de Louis IX canonisé à la demande de Philippe le Bel en 1297, 27 ans après sa mort devant les remparts de Tunis durant la huitième croisade. Enfin, la France se dota tout au long du moyen-âge d’une identité religieuse propre, incarnée à travers le culte de nombreux saints nationaux, comme par exemple Saint-Michel mis en avant comme protecteur de la royauté à partir de Charles VII, ainsi qu’à travers le rapport privilégié que la France incarnait avec l’Au-delà, avec des cultes et des dévotions qui permettaient de confondre le salut de la nation, du roi et de la chrétienté. La chrétienté avait donc permis à la France de se donner une origine, une mission et un destin commun, de sorte que jusqu’à la fin du Moyen-âge, « Français » et « chrétien » ne faisaient qu’un et que la défense de la patrie était citée comme une valeur religieuse.

Enluminure représentant l'onction. Ordre de la consécration et du couronnement des rois de France. 1250. Bibliothèque nationale de France.
Enluminure représentant l’onction. Ordre de la consécration et du couronnement des rois de France. 1250. Bibliothèque nationale de France.

Enfin, le sentiment national français ne s’est pas construit seulement à cette époque par les récits et les discours- qu’ils soient historiques ou religieux,  mais aussi via l’émergence de symboles fédérateurs que l’on peut diviser en deux catégories montrant l’importance respective de deux catégories de population dans la construction culturelle du royaume à cette époque : d’une part des symboles hérités de la héraldique et associés à la France des nobles, défenseurs ancestraux de l’unité du royaume à travers leur lien de vassalité avec le roi, et d’autre part les symboles législatifs et linguistiques associés à la naissance d’une France des juristes et des universitaires à partir du XIIIème siècle.

Calqué sur un symbolisme théologique qui l’associe à la Vierge Marie et à la Sainte-Trinité, le lys recouvrit progressivement les blasons, les monnaies et les sceaux royaux à partir du XIIème siècle. Si de nombreuses familles nobles l’adoptèrent sur leur blason à cette époque pour marquer leur relation et leur alliance avec la famille royale, seul le roi de France était autorisé à porter les trois lys en armes pleines. Un autre symbole d’unité nationale montrant l’inscription de la famille royale à la tête d’une lignée nobiliaire est l’oriflamme, cet étendard brandi par Charlemagne au moment de son expédition en Espagne selon La Chanson de Roland rédigée au XIème siècle et qui fut adopté par les rois de France entre le XIIème et le XIVème siècle comme un symbole du rôle de chef de guerre du souverain, unifiant sous sa bannière ses suzerains venus combattre à ses côtés pour une sainte cause. A partir de la Guerre de Cent ans, l’oriflamme fut progressivement remplacée par le drapeau blanc, qui sera d’ailleurs défendu si vivement comme seul drapeau de France valable par le comte de Chambord, héritier présomptif de la couronne, en 1873 que cette obstination empêcha alors le rétablissement de la royauté cette année-là.

 Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844), Le roi Louis VII prend l'oriflamme à Saint-Denis, 1147, huile sur toile, 1840, musée national du château de Versailles.
Jean-Baptiste Mauzaisse (1784-1844), Le roi Louis VII prend l’oriflamme à Saint-Denis, 1147, huile sur toile, 1840, musée national du château de Versailles.

Finalement, d’autres symboles nationaux associés à l’émergence d’une culture universitaire et juridique à cette époque préfigurèrent la lente construction durant les siècles à venir de la France comme entité culturelle et politique. Tout d’abord, c’est à la fin du Moyen-âge que la langue française s’impose comme un facteur d’identité commune revendiqué affectivement. Alors que jusqu’à la fin du XIIIème siècle  le français était perçu comme une langue vulgaire ou « paternelle » sans grand valeur sentimentale, l’entrée de la France dans la guerre de Cent ans va peu à peu amener une valorisation de la langue française comme symbole d’appartenance commune et celle-ci devient qualifiée de « langue maternelle » à partir de 1300. Cette identification linguistique a d’ailleurs lieu dans les deux sens puisque si les troupes anglaises parlaient encore français au début de la guerre, l’anglo-saxon y est devenue la langue dominante à la fin du conflit afin de marquer le fossé culturel qui sépare les deux nations.

Jules Lenepveu (1819-1898) , Jeanne d'Arc au siège d'Orléans,1886–1890, toile marouflée, Panthéon de Paris.
Jules Lenepveu (1819-1898) , Jeanne d’Arc au siège d’Orléans,1886–1890, toile marouflée, Panthéon de Paris.

Pour finir, un dernier élément fit naître à la fin du Moyen-âge un patriotisme culturel et institutionnel très répandu chez les juristes : la loi salique, obscure législation héritée des Francs saliens qui avait été utilisée en 1316 et en 1328 pour écarter les femmes de la succession au trône. Quasi-inconnue auparavant, elle fut popularisée à partir de 1450, au moment où elle est réécrite pour concentrer toutes les règles de succession du royaume et définir la base de l’organisation politique du pays. Elle devient alors célébrée par de nombreux auteurs comme un privilège et une spécificité du royaume de France, comme le fondement de la stabilité et de la continuité politique du pays, et enfin comme une preuve de sa supériorité juridique et culturelle, puisqu’elle est décrétée comme à la fois conforme aux Écritures, au droit romain, au droit canon et aux lois naturelles. Ainsi, la loi salique s’imposa à la fin du Moyen-âge comme le tout premier élément d’un patriotisme politique et juridique qui ne cesserait d’évoluer par la suite jusqu’à notre actuelle Vème République et son bloc de constitutionnalité.

Saint-Evre Gillot (1791-1858), Mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, 6 décembre 1491, date inconnue, huile sur toile, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.
Saint-Evre Gillot (1791-1858), Mariage de Charles VIII et d’Anne de Bretagne, 6 décembre 1491, date inconnue, huile sur toile, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

Les différents éléments ayant contribué à la mise en place d’un sentiment national en France au Moyen-âge montrent donc que celui-ci ne s’est pas construit au moment de la Révolution en rupture avec l’Ancien Régime. Finalement,  tout était déjà en place au XVème siècle pour que le patriotisme soit consacré pour la première fois au moment de la guerre de Cent Ans : les historiens avaient pensé la France comme une race s’étant illustrée par des exploits communs, le clergé l’avait placée à la tête de l’Église et l’avait assimilée à une valeur religieuse, la héraldique en avait fait une alliance linéaire entre des familles nobles unies sous la bannière du souverain et les universitaires et les juristes avaient vus dans sa législation et dans sa langue un objet d’amour et d’orgueil. Enfin, alors que depuis le XIIIème siècle on lui devait l’amour qu’on doit à une chose sacrée, on lui dut sacrifice à partir du XVème siècle, chose qui nous évoque le nationalisme moderne, et comme en témoignent les épitaphes des morts de la bataille d’Azincourt en 1415 :

« Priez pour moi braves gens,
Pour le sires de Bueil, morts à la grande guerre.
En combattant pour la France et pour vous. »

 

Sources:

Beaune Colette. La notion de nation en France au Moyen Age. In: Communications, 45, 1987. Éléments pour une théorie de la nation, sous la direction de Gil Delannoi et Edgar Morin. pp. 101-116.

Beaune Colette. Naissance de la nation France. Collection Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1985.

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2 pensées sur “Pourquoi le sentiment national n’est pas né à la Révolution Française

  • 8 octobre 2018 à 15 h 47 min
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    Bravo Héloise pour ce remarquable article et si bien référencée par les documents de Colette Beaune

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    • 8 octobre 2018 à 19 h 21 min
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      Merci c’est gentil!

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