La pire catastrophe minière européenne : l’accident de Courrières

Le 10 mars 1906 à proximité de la petite ville de Courrières dans le Pas-de-Calais a lieu ce qui sera la pire catastrophe minière de l’Histoire de l’Europe. Pourtant, cet événement spectaculaire n’engendra pas seulement de terribles pertes humaines, mais il eut aussi des conséquences sociales, démographiques et mêmes linguistiques dont certaines ont encore effet de nos jours en France. 

Si le forage des mines de charbon existe en France depuis le Moyen-âge, c’est au moment où la machine à vapeur fait entrer l’Europe dans l’ère industrielle au début du XIXème siècle, que sa production se multiplie de façon exponentielle. Le forage cesse d’être une simple extraction artisanale et locale pour devenir une véritable industrie à grande échelle gérée par de grandes compagnies capitalistes. A la fin du XIXème siècle, parmi les dix plus grosses compagnies du pays, huit sont issues du Nord-Pas-de-Calais d’où provient 3/4 de la production nationale. En outre à cette époque, les dangers liés à l’extraction du charbon sont bien connus de tous, tout comme la pénibilité des conditions de travail des mineurs, à laquelle le roman d’Emile Zola, Germinal, publié en 1885 a permis de sensibiliser la population. La cause des mineurs devient peu à peu centrale dans les luttes syndicalistes en France : c’est à Lens que fut fondée la première chambre syndicale en 1882 et, pour Germinal, Zola s’inspira directement de la Grande grève des mineurs d’Anzin de 1884 qui aboutit à la célèbre loi Waldeck-Rousseau autorisant la création de syndicats.

Paul-Louis Delance (1848-1924), La grève à Saint-Ouen, 1908, huile sur toile, musée d'Orsay.
Paul-Louis Delance (1848-1924), La grève à Saint-Ouen, huile sur toile, musée d’Orsay.

Fondée sous le Second Empire, la mine de Courrières, qui couvre plusieurs villages situés à une trentaine de kilomètres de Lens, est gérée par l’une de ces compagnies qui se partagent l’exploitation du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Semblable à bien d’autres, rien ne la prédestinait à entrer dans l’Histoire, et pourtant… Le 10 mars 1906 à 6h34 du matin, une explosion spectaculaire se déclare dans l’une des fosses de la mine, suivie immédiatement d’un coup de poussier – un nuage de poussières de charbon en suspension enflammées – qui parcourt 110 km de galeries en moins de 2 minutes et transforme celles-ci en véritables fournaises remplies de gaz. Les trois principales fosses de la mine, la fosse n°2, la fosse n°3 et la fosse n°4-11, sont atteintes. Initialement autonomes lors de leur construction, les galeries des fosses exploitées par la Compagnie des mines de Courrières avaient été reliées lors d’importants travaux réalisés dans les années précédant la catastrophe afin de faciliter l’évacuation des mineurs; pourtant, cette interconnexion causa la propagation de l’incendie dans la mine.

Vue aérienne des puits n°3 et 15 de la mine de Courrières à Méricourt.
Vue aérienne des puits n°3 et 15 de la mine de Courrières à Méricourt.

Le bruit de la détonation alerta très vite les familles dans les corons et les ingénieurs de la Compagnie de la catastrophe qui venait d’avoir lieu. Arrivés sur place, les dégâts sont déjà spectaculaires : le souffle de la déflagration avait été si fort que des chevaux furent projetés à plusieurs mètres à la sortie du puits n°3, dont le chevalet fut totalement détruit. Dans les minutes qui suivent, un peu plus de 500 mineurs parviennent à sortir par le puits n°10 qui a été épargné par la catastrophe; une quarantaine d’autres ouvriers sont également extraits du puits n°4-11 dont une cage fonctionne encore, mais pour les autres mineurs pris au piège, il n’y a déjà plus beaucoup d’espoir…

Illustration d'époque représentant le désastre au sein de la mine.
Illustration d’époque représentant le désastre au sein de la mine.

Très vite, les secours tentèrent de s’organiser, mais l’effondrement des cages et les éboulements rendirent les opérations de sauvetage extrêmement périlleuses. Le 12 mars, quarante-huit heures après la catastrophe, les sapeurs-pompiers parisiens arrivèrent sur place. Malgré le contexte diplomatique franco-allemand très tendu depuis la crise de Tanger en 1905, le même jour, des mineurs allemands volontaires du bassin de la Ruhr arrivèrent même sur place munis de masques à gaz  afin de prendre part aux opérations de sauvetage.

L'arrivée des sauveteurs allemands, photographie d'époque.
L’arrivée des sauveteurs allemands, photographie d’époque.

Mais au bout de trois jours de recherches, les ingénieurs de la mine décident de fermer définitivement les fosses, malgré les nombreuses protestations de politiciens, de mineurs et même de scientifiques qui affirment qu’il y a encore des survivants à sauver: on ne ramena au total que 25 survivants, et 16 sauveteurs trouvèrent en outre la mort dans les opérations. Ce bilan décevant, ainsi que la décision de murer une partie de la fosse et d’inverser le flux d’air afin d’étouffer l’incendie pour préserver les installations, alimentèrent une vive polémique, de nombreux protagonistes affirmant que l’on aurait pu sauver davantage de mineurs si les intérêts financiers n’étaient pas entrés en jeu. Le bilan final fut établi à 1099 morts, des personnes soit décédées par asphyxie soit brûlées par les flammes qui s’étaient déchainées dans les tunnels. Plus du quart d’entre eux avait entre 13 et 18 ans. La catastrophe laisse en outre plus de 500 veuves et 1000 orphelins.

Les sauveteurs remontent les restes d'une victime, photographie d'époque.
Les sauveteurs remontent les restes d’une victime, photographie d’époque.

Le peu de ménagement dont fait preuve la Compagnie des mines de Courrières à l’égard des familles de victime suscite également le mécontentement. Ces-dernières ne disposeront qu’une seule journée pour identifier leurs proches disparus parmi un millier de corps, et les femmes de mineurs disparus devenues veuves sont priées de quitter les corons où elles logeaient. En outre, pour remplacer les mineurs décédés, la Compagnie n’hésite pas à embaucher des travailleurs kabyles venus d’Algérie, une pratique encore discutée à cette époque.

Les femmes assises en rond attendent sur le carreau de la fosse de Sallaumines.
Les femmes assises en rond attendent sur le carreau de la fosse de Sallaumines.

Pourtant, la suite des événements prouve qu’il y avait encore des survivants au fond des mines. Le 30 mars,  un groupe de 13 mineurs parvient à retrouver le puits par leurs propres moyens, après avoir erré 20 jours dans les tunnels plongés dans le noir complet. Pour survivre, ils ont dû abattre un cheval et manger sa chair crue, ainsi que boire leur propre urine afin d’atténuer la sensation de soif, des scènes qui ne sont pas sans rappeler celles que l’on peut voir à la fin de Germinal. La presse locale désigne ces miraculés comme les « escapés » ou les « rescapés », un terme issu du patois picard bientôt repris par la presse nationale et qui passa dans la langue française à ce moment-là. Le 4 avril,  à la surprise générale, un ultime survivant, un mineur appelé Auguste Berthou, est trouvé par hasard et extrait de la mine. Il a survécu 24 jours sous terre après la catastrophe.

Auguste Berthou, le dernier survivant retrouvé au bout de 24 jours passés sous terre. Photographie d'époque.
Auguste Berthou, le dernier survivant retrouvé au bout de 24 jours passés sous terre. Photographie d’époque.

L’enquête ne parviendra pas à établir de façon certaine la cause de l’explosion, mais elle met en évidence un événement très probablement à l’origine de la catastrophe : la découverte le 7 mars au soir d’un incendie dans l’une des veines de la fosse 3, la veine Cécile. Pendant trois jours, les ingénieurs avaient construit plusieurs barrages successifs afin de limiter la propagation de l’incendie. On ignore si l’explosion est liée à cet incendie ou à un coup de grisou, bien que ce gaz n’ait jamais été détecté dans les fosses concernées avant la tragédie, mais il apparaît que les conditions optimales de sécurité n’étaient dans tous les cas pas remplies au moment de l’accident.

Illustration d'époque représentant la découverte de cadavres dans les galeries de la mine.
Illustration d’époque représentant la découverte de cadavres dans les galeries de la mine.

La colère des mineurs envers les directeurs de la compagnie ne tarda pas à exploser lors des obsèques collectives organisées le 13 mars. Ils se révoltèrent  face  à la dangerosité de leurs conditions de travail, d’autant que le délégué-mineur Ricq avait demandé aux ingénieurs de ne faire descendre personne dans les fosses tant que l’incendie du 7 mars n’avait pas été totalement éteint, et qu’il ne fut pas écouté par ces-derniers.  Les mineurs accusèrent également la Compagnie d’une mauvaise gestion des secours, colère exacerbée par la découverte tardive de rescapés prouvant qu’il y avait sans doute davantage de survivants à sauver. Dès le lendemain, le 14 mars, ce mécontentement déclenche un mouvement de grève dans tout le bassin houiller, qui dura plusieurs semaines malgré l’intervention de 20 000 militaires envoyés par le nouveau ministre de l’intérieur Georges Clemenceau, un mouvement qui se propagea bientôt à l’ensemble du pays. Cette grève mobilisant 60 000 personnes prendra fin au début du mois de mai, moitié grâce à des concessions salariales accordée par la Compagnie, moitié par la menace de sanctions de type licenciement en cas de poursuite des hostilités. Comme mesure de réconciliation avec les populations ouvrières, le gouvernement promulguera le 13 juillet 1906 la loi instaurant un congé hebdomadaire obligatoire le dimanche, la France étant l’avant-dernier pays européen à adopter cette loi en raison de l’anticléricalisme du gouvernement républicain qui voyait dans le repos dominical un héritage du catholicisme et de la monarchie.

Jules Adler (1865-1952), La grève au Creusot, 1899, huile sur toile, Le Creusot, écomusée de la communauté Le Creusot/Montceau.
Jules Adler (1865-1952), La grève au Creusot, 1899, huile sur toile, Le Creusot, écomusée de la communauté Le Creusot/Montceau.

Cette catastrophe entraîna en outre plusieurs mesures afin de renforcer la sécurité des mineurs. En 1907, le premier poste de secours central du Pas-de-Calais fut ouvert à Liévin, et les lampes à feu nu furent interdites dans les mines, remplacées par les lampes de Davy composées d’une grille permettant d’éviter la combustion du gaz de la mine au contact de la flamme. Finalement, la catastrophe de Courrières reste l’accident minier le plus meurtrier de France et d’Europe à ce jour. Néanmoins, si l’extraction du charbon a définitivement cessé dans notre pays depuis 2004, d’autres pays comme la Chine se livrent activement à cette exploitation et ne sont pas à l’abri d’une telle tragédie, comme le montra la catastrophe de Benxi en Chine en 1942, qui fit  1549 morts.

Sallaumines,Monument aux victimes de la Catastrophe de Courrières (05). Wikimedia Commons / GFDL-1.2. Crédits photographiques : érémy-Günther-Heinz Jähnick, historien, dans le cadre de son inventaire photographique du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais de 2011 à 2013 /
Monument aux victimes de la Catastrophe de Courrières à Sallaumines.  Licence : Wikimedia Commons GFDL-1.2. Crédits photographiques : Jérémy-Günther-Heinz Jähnick, historien, dans le cadre de son inventaire photographique du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais de 2011 à 2013

 

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Une pensée sur “La pire catastrophe minière européenne : l’accident de Courrières

  • 3 mars 2019 à 16 h 22 min
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    Quelle tristesse et quelle misère , la dureté de ces patrons des Mines est révoltante. Les Francs-Maçons qui se vantent d’humanisme
    de la III ème République accorde enfin le dimanche de repos , il était préférable de laisser ces pauvres gens travailler comme des esclaves plutot que de leur accorder un congé ce dernier étant une coutume chrétienne, certainement plus humaine que ces grands bourgeois issus de la révolution avides de biens qui se sont comportés au XIX comme des négriers. Il y aurait tant à dire de cette IIIème république « la gueuse »

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