Quand une catastrophe inspira les peintres: l’éruption du Krakatoa

Parmi les toiles les plus célèbres du monde, l’une d’elle est connue pour sa dimension universelle, Le Cri du peintre norvégien Edvard Munch, qui représente l’angoisse existentielle de l’Homme à travers une figure hurlante dans un fond abstrait de couleurs vives. Si bien souvent en matière d’art il existe une histoire, une aventure ou même une personne comme source d’inspiration, pour cette toile de Munch, celle-ci provient d’une terrible catastrophe qui coûta la vie à plusieurs milliers de personnes, survenue quelques années avant qu’il ne peigne cette angoissante figure. Retour aujourd’hui sur l’événement qui a inspiré l’une des plus célèbres peintures de l’Histoire…

La première et la plus célèbre des cinq versions du Cri est peinte par Munch en 1893, alors qu’il était âgé de trente ans. L’artiste a déjà à cette époque acquis une certaine notoriété grâce à ses tableaux exprimant les inquiétudes existentielles et les angoisses profondes de la société européenne en cette fin du XIXème siècle, et son œuvre, caractérisé par l’emploi d’une palette de couleurs chaudes et intenses, fortement contrastées et anti-naturelles, frappe le spectateur par sa puissance dramatique, annonçant déjà l’aube d’un nouveau mouvement pictural, l’expressionnisme. Mais si Le Cri se distingue du reste de la production de Munch, c’est par sa dimension évocatrice exceptionnelle, qui en fait l’allégorie même de l’angoisse existentielle que connait tout Homme au cours de son existence, exprimée à travers le visage déformé du personnage central et ce ciel flamboyant à l’atmosphère apocalyptique occupant toute la partie supérieure de la toile… un ciel d’un orange intense qui, s’il nous parait totalement abstrait aujourd’hui, était bien réel à l’époque de Munch.

Edvard Munch, Le Cri, 1893, huile, tempera et pastel sur papier carton, Galerie nationale de Norvège, Oslo.
Edvard Munch, Le Cri, 1893, huile, tempera et pastel sur papier carton, Galerie nationale de Norvège, Oslo.

Pour comprendre d’où vient cet étonnant phénomène, il faut remonter dix ans plus tôt, au 27 août 1883, lorsqu’au cœur de l’Indonésie, le volcan Krakatoa entre en éruption. Une puissante explosion, entendue jusqu’à Alice Springs en Australie à 3500 kilomètres de là, provoquant ainsi le bruit le plus fort de mémoire d’homme, annonce un cataclysme  environnemental sans précédent. De colossales vagues se soulèvent et provoquent des tsunamis ravageurs dans tout l’Océan Indien, l’onde de choc étant si puissante qu’elle est perçue jusque dans le golfe de Gascogne. L’île formée par le géant Krakatoa est littéralement pulvérisée par la puissance de l’éruption, qui en même temps projette dans l’atmosphère des milliers de mètres cubes de cendre et de matière. Il fait nuit en plein jour pour des milliers d’habitants de l’Indonésie, avant que 36000 d’entre eux ne succombent à cette catastrophe, dans des pluies de cendre brûlantes ou par la force des vagues arrachant leurs maisons.

Lithographie représentant l'éruption du Krakatoa et datant de 1888. Publiée dans The eruption of Krakatoa, and subsequent phenomena. Report of the Krakatoa Committee of the Royal Society.
Lithographie représentant l’éruption du Krakatoa datant de 1888.

Quel rapport peut bien avoir une éruption en Indonésie avec un peintre en Norvège, à des milliers de kilomètres de là? Le lien n’est pas à trouver dans la catastrophe même, mais dans ses conséquences environnementales directes. Lors de ce genre d’éruptions, la quantité importante de cendre projetée dans l’atmosphère agit comme un voile qui fait baisser les températures, et la puissance exceptionnelle de l’explosion du Krakatoa a fait que ce phénomène fut mondial. En Europe, les températures ont baissé durant les années suivant l’éruption, provoquant un phénomène proche de l’hypothétique hiver nucléaire qui se produirait en cas de guerre atomique. Mais surtout, ces particules en suspension dans le ciel ont donné naissance à quelques phénomènes atmosphériques rares et impressionnants que les contemporains de Munch purent observer.

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Gravure représentant des Feux de Saint-Elme, phénomène observable dû à l’effet de couronne dans un nuage chargé d’électricité, comme celui d’un orage ou dans le cas du Krakatoa, un pyrocumulus de cendre. Ce phénomène se manifeste par des lumières au bout des objets ressemblant à des flammes, et était déjà observé à l’époque de Pline l’Ancien.

Parmi ces phénomènes, les marins proche du Krakatoa au moment de l’éruption rapportèrent avoir vu  des feux de Saint-Elme, qui se manifestent par des lueurs apparaissant au bout des mâts des navires dans la pénombre complète provoquée par le nuage de cendre. Jusqu’en Europe, on observe aussi des nuages noctulescents, particulièrement brillants en forme de filaments ou de nappe et observables pendant la nuit comme en plein jour, ou encore des anneaux de Bishop, sortes de halos lumineux présents autour du Soleil ou de la lune… Dans les années qui suivent l’éruption, on rapporte aussi dans le ciel des pleines lunes bleues ou vertes, et surtout de flamboyants couchers de soleil qui semblent embraser la totalité du ciel, un phénomène si impressionnant que de nombreuses fois les services d’urgence sont contactés par des personnes croyant voir dans ces lueurs du crépuscule des incendies.

Nuages noctulescents au-dessus d'Uppsala, en Suède.
Nuages noctulescents au-dessus d’Uppsala, en Suède.

Le 22 janvier 1892, Munch écrivit dans son journal: « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j’y restai, tremblant d’anxiété — je sentais un cri infini qui se passait à travers l’univers et qui déchirait la nature ». Voilà donc le secret derrière le ciel représenté sur Le Cri, qui est donc loin d’être le simple fruit de l’imagination d’un peintre pris de folie. Quoiqu’il en soit, le tableau de Munch et son coucher de soleil emblématique figurent aujourd’hui parmi les œuvres d’art les plus célèbres du monde, si bien que l’une de ses versions s’est vendue en 2012 pour 120 millions de dollars, faisant d’elle actuellement la cinquième œuvre vendue la plus chère aux enchères du monde.

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Peinture d’un artiste inconnu représentant le Grand incendie de Londres de 1666. Les couchers de soleil flamboyant, illuminant le ciel longtemps après le crépuscule, ont pu faire croire aux habitants des grandes villes du XIXème siècle qu’il y avait des incendies similaires dans leur voisinage.

Quant au Krakatoa, qui avait totalement disparu sous les eaux en explosant avec la même puissance que 10 000 bombes atomiques comparables à celle d’Hiroshima, il remplit à nouveau progressivement sa chambre magmatique à tel point qu’aujourd’hui il s’élève à nouveau hors des flots sous un nouveau nom, l’Anak Krakatau – le fils du Krakatoa – pour peut-être un jour entrer de nouveau en éruption, et inspirer les artistes de demain…

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