La mystérieuse île des naufragés : l’île bretonne de Sein

« Qui voit Sein voit sa fin »

Petit îlot situé à plusieurs kilomètres de la pointe du Raz, l’île de Sein est une terre sauvage, battue par des vents violents et entourée de nombreux écueils, dont les liens mystiques avec l’antique religion celte font vivre mythes et légendes… Mais ce sont des histoires bien réelles qui relient cette minuscule île et ses habitants à des faits sinistres que je vous propose de découvrir aujourd’hui….

L’île de Sein est mentionnée pour la première fois à l’écrit en 43 après Jésus-Christ par l’auteur latin Pomponius Mela, qui rapporte que  celle-ci est habitée par neufs druidesses, les Gallicènes, des femmes d’une grande beauté consacrées à la réalisation d’oracles et la guérison des maladies incurables et qui peuvent déchaîner les tempêtes. Le nom de l’île semble provenir de l’ancienne langue celtique continentale, plus particulièrement du terme senos désignant ce qui est vieux ou ancien, nom parfaitement trouvé pour un lieu alors associé à une terre mystique et de légendes où les Bretons situent les sépultures des druides et de laquelle on pourrait apercevoir le Bag Noz, la barque transportant les âmes des morts.

Ernst Ferdinand Oehme (1797-1855) , Procession dans la brume, 1828, huile sur toile, Galerie Neue Meister.
Ernst Ferdinand Oehme (1797-1855) , Procession dans la brume, 1828, huile sur toile, Galerie Neue Meister.

L’île disparait de l’Histoire après cette mention au Ier siècle par Pomponius, et il est difficile de savoir si elle fut habitée en permanence durant la longue période qui sépare le début de notre ère à la guerre de Cent Ans, durant laquelle l’île fut pillée par des troupes anglaises fraichement débarquées en guise de représailles à un raid normand. Il est toutefois fait mention de l’île de Sein au Vème siècle dans les légendes associées à Saint Guénolé, qui s’y serait retiré avec quelques disciples, dans un prieuré dont la construction aurait été ordonnée par le mythique roi Gradlon, constructeur de la mythique ville bretonne engloutie d’Ys, avant son départ pour ce qui deviendra l’abbaye de Landévennec. Il est toutefois difficile de faire la part entre la légende et la réalité dans ces récits…

L'île de Sein vue depuis la pointe du Raz. Crédits photos : http://www.amoureuxdelabretagne.bzh.bz. Licence Creative Commons.
L’île de Sein vue depuis la pointe du Raz. Crédits photos : http://www.amoureuxdelabretagne.bzh.bz. Licence Creative Commons.

Si la date exacte de son peuplement est donc incertaine, il est fort probable en réalité que les premiers habitants de l’île ne furent ni plus ni moins que des marins échoués sur l’île, qui réussirent à y survivre malgré la végétation aride et les menaces fréquentes de submersion par la mer.  Ce qui est sûr, c’est que ses habitants, vivant majoritairement du produit de la pêche, sont présentés dans l’imaginaire collectif comme le stéréotype des Bretons « sauvages », têtus et persistant à honorer les dieux celtes malgré la présence du christianisme, si bien qu’aucun prêtre ne voulut s’installer sur l’île, obligeant même le missionnaire Michel Le Noblez venu y prêcher en 1613 à nommer à ce poste un marin qui ne sera ordonné prêtre que 28 ans plus tard. Les conditions de vie extrêmement difficiles sur l’île sont sans doute pour beaucoup dans ce caractère sauvage qui lui est attaché : ses habitants durent notamment affronter une terrible épidémie de peste en 1601, obligeant les survivantes à aller chercher des époux sur le continent, un fait très inhabituel à cette époque où les mariages étaient cantonnés à la communauté des villages. Au XIXème siècle sa population fut à nouveau décimée par une épidémie de choléra, période durant laquelle les Sénanes adoptèrent  leur célèbre coiffe noire caractéristique, symbole de deuil.

Émile Renouf (1845–1894), La veuve de l'île de Sein, 1880, huile sur toile, musée des beaux-arts de Quimper.
Émile Renouf (1845–1894), La veuve de l’île de Sein, 1880, huile sur toile, musée des beaux-arts de Quimper.

Mais la réputation la plus tenace attachée aux habitants de l’île de Sein fait d’eux des naufrageurs, des criminels provoquant volontairement l’échouage des navires en allumant des feux de grève sur la plage afin de pouvoir bénéficier du droit de bris, une coutume mise en place à la Renaissance attribuant les marchandises de tout navire échoué sur une terre au seigneur de cette terre.  Cette sinistre réputation des Sénans n’est pas sans lien avec les conditions géographiques des abords de l’île qui en ont fait dans l’Histoire le lieu de nombreux naufrages, et il semblerait que ses habitants se soient effectivement adonnés à plusieurs reprises à un usage abusif du droit de bris afin de piller les marchandises, comme le mentionnent plusieurs documents dont le plus ancien date de 1476. Mais le pillage des navires pratiqué sur l’île de Sein était loin d’être un cas isolé et était en réalité répandu dans de nombreuses autres villages des côtes bretonnes, si bien que sous l’Ancien régime, le fléau des naufrageurs devint une cause nationale et que l’Ordonnance de la marine décréta en 1681 passible de peine de mort ce genre de pratique.

Alfred Guillou (1844-1926), Adieu!, 1892,huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Quimper.
Alfred Guillou (1844-1926), Adieu!, 1892,huile sur toile, Musée des Beaux-Arts de Quimper.

Une fois rendus illégaux, ces méfaits cessèrent sur l’île de Sein, une période qui coïncide également avec la disparition des cultes druidiques et du paganisme celtique sur l’île, désormais totalement remplacé par le christianisme, mettant fin à l’image sauvage et non civilisée que les continentaux avaient des habitants de l’île. Dès lors, si les naufrages continuèrent à être toujours aussi nombreux sur l’île de Sein, les Sénans firent désormais tout le contraire de ce pourquoi leur population était connue, portant systématiquement secours aux naufragés et devenant l’une des premières communautés à organiser le sauvetage en mer, préfigurant en cela nos gardes côtes, un musée étant aujourd’hui dédié à ce passé héroïque sur l’île.

Ivan Aivazovski (1817-1900), Le naufrage près des rochers, 1870, huile sur toile, collection privée.
Ivan Aivazovski (1817-1900), Le naufrage près des rochers, 1870, huile sur toile, collection privée.

Pourtant, c’est pour une toute autre action héroïque que les habitants de l’île de Sein entrèrent plusieurs siècles plus tard dans l’Histoire. Lorsque la France passe sous le contrôle de l’Allemagne et que le Général de Gaulle lance le 18 juin 1940, depuis Londres où il est installé, son appel invitant les Français à venir le rejoindre pour porter la Résistance, les habitants de l’île sont plus de 133 (sur un millier d’habitants) à embarquer en mer pour la capitale britannique. Arrivés sur place, ces-derniers ne représentent pas moins de 25% des 400 Français ayant répondu à l’appel du Général, ce qui valut à celui-ci ce mot resté célèbre « L’île de Sein est donc un quart de la France!« . Plusieurs Sénans moururent pour la France, et l’un d’eux fut même l’un des premiers Français à débarquer sur les plages normandes le 6 juin 1944. Nul doute en tous cas que ce comportement héroïque de la part du peuple sénan n’est pas sans rapport avec le secours que celui-ci apporta pendant des siècles aux marins échoués sur ses côtes, et qu’il est finalement, lui aussi, à l’image de ce peuple breton dont on moque autant le caractère sauvage que l’on loue le courage et la bravoure…

Campagne de Hollande hiver 44-45. Au centre, Joseph Guilcher, l'un des héros de la résistance issu de l'île de Sein. Source : Joseph Guilcher http://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=72738
Campagne de Hollande hiver 44-45. Au centre, Joseph Guilcher, l’un des héros de la résistance issu de l’île de Sein. Source : Joseph Guilcher http://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=72738

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3 pensées sur “La mystérieuse île des naufragés : l’île bretonne de Sein

  • 8 juin 2018 à 21 h 58 min
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    Attention:
    L’appel du Général de Gaule eu lieu en 1940, pas 1840 😉

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  • 8 juin 2018 à 22 h 40 min
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    Triste Ile de Sein, mais très riche documentation ! Merci beaucoup Jean-Luc ! Amitiés,

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  • 10 juin 2018 à 11 h 38 min
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    quand on demande à un senan : « où se trouve la meilleur terre cultivable de l’île », invariablement, ils nous montrent un endroit recouvert par les eaux : « c’était là-bas ».

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